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Le monde du travail chez Houellebecq: compétition délétère et asservissement des âmes, par Gilles Viennot


À travers son œuvre littéraire, Michel Houellebecq décrit les rapports au travail comme absurdes, pervers, teintés de manipulation et de flagornerie. Le narrateur y mène une existence dont il cherche à oublier, via l’automystification consumériste, qu’elle le dégrade. Le libéralisme s’est étendu au domaine amoureux: « Toutes les fictions sentimentales ont volé en éclats. La pureté, la chasteté, la fidélité, la décence sont devenues des stigmates ridicules » (Lovecraft 144). Houellebecq déplore la dégradation des relations humaines, affectées selon lui par les transformations initiées dans le monde du travail. La valeur d’un être humain se mesurerait à présent par son efficacité économique et son potentiel érotique. Dans tous ses romans, Houellebecq scrute avec sévérité le monde du travail à l’ère postmoderne: Extension du domaine de la lutte en révélait avec force le côté mortifère; Les Particules élémentaires testait littérairement ses théories sur quatre générations, via la trajectoire douloureuse de deux demi-frères, l’un scientifique, l’autre enseignant; Plateforme, abordait le tourisme sexuel; La Possibilité d’une île se penchait sur le gourou d’une secte (société alternative) à travers le regard d’un narrateur comique professionnel; La Carte et le territoire se centrait sur l’architecture et le marché de l’art contemporain. Une attention particulière sera donnée à cette dernière publication qui ouvre de nouvelles brèches: non seulement le capitalisme dégrade le monde, mais selon Houellebecq il corrompt particulièrement les êtres. Enfin, l’auteur présente la création artistique comme une activité tellement solitaire qu’elle en devient quasiment inhumaine.

Cet article montre, à travers la lecture de quelques œuvres de Houellebecq et de théories postmodernes dont celle de Zygmunt Bauman, que l’individu postmoderne est censé s’autogérer par la consommation de travail, calquée sur un consumérisme narcissique et mortifère, lesquels déjouent le progrès social et dévitalisent l’humanité. Nous verrons que cette destruction sociale débouche sur la mort: maladies, accidents et suicides sont les sanctions systématiques de ces parcours dévoyés. Le narcissisme érige des barrières entre les êtres, et force ces derniers à sacrifier leur existence au travail. Nous étudierons aussi les répercussions sur l’amour, bafoué, puis absurdement parodié dans le monde de l’entreprise, lequel est conforté par l’ultraviolence des exclus qui agit sur la population comme un repoussoir.

Le monde du travail épouse la tendance postmoderne au confort, mais impose une soumission totale à ses exigences. Selon Marx, Weber et Durkheim, le travailleur est aliéné; ses rapports sociaux sont dominés par la lutte des classes. Avec la postmodernité, les finalités ultimes de sa profession lui échappent: spécialisé dans une tâche souvent futile, il est ignare dans les autres domaines. Le sentiment d’appartenance à un groupe disparaît: l’aventure de la vie est individuelle, ainsi que l’éducation et la maîtrise des savoirs. Ne participant au monde que marginalement, Bruno, dans Les Particules élémentaires, éprouve une peur incapacitante: « Tous ces objets qui m’entourent, que j’utilise ou que je dévore, […] je ne suis même pas capable de comprendre leur processus de production. […] Mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celle de l’homme de Néandertal » (250).

Houellebecq insiste sur la violente incertitude née de la flexibilité nécessaire pour implémenter les innovations commerciales ou technologiques. Faussement fluides, les rapports professionnels, dans plusieurs de ses romans, sont hypocrites et régis par la séduction, pivot du consumérisme instaurant la prééminence du plaisir et de la souplesse. Ces nouveaux rapports sont compris par Gilles Lipovetsky comme l’entrée dans le postmoralisme (Le Bonheur paradoxal 49). S’appuyant sur les thèses de Christopher Lasch, Lipovetsky note que le supposé progrès social cache un conflit permanent:

Dans nos systèmes narcissiques, chacun courtise ses supérieurs pour gagner de l’avancement, désire être envié plus que respecté et notre société, indifférente au futur, se présente comme une jungle bureaucratique où règne la manipulation et la concurrence de tous contre tous. La vie privée elle-même n’est plus un refuge et reproduit cet état de guerre généralisé (Ère du vide 76-77).

Le narcissisme hédoniste, fondé sur l’autoséduction, s’effectue via une consommation effrénée. Autrefois dirigées vers les personnes, les émotions s’orientent désormais vers des objets qui promettent une illusoire jouissance entretenue par la nouveauté permanente. Obsédé de marchandises, l’individu n’emploie son esprit que pour juger des produits, devenant ainsi hermétique à la vie affective. Pour Zygmunt Bauman, la modernité, basée sur la planification et la soumission de l’individu à la collectivité, au nom du progrès, s’opposait diamétralement à cette tendance:

[…] modernity was a sworn enemy of contingency, variety, ambiguity, waywardness and idiosyncrasy […]. Among the principal icons of that modernity were the Fordist factory, which reduced human activities to simple routine […] and [held] all spontaneity and individual initiative off limits […] (Liquid Modernity 25).

Le monde postmoderne lui-même semble agir, erratique et nocif. La visibilité réduite impose une gestion fébrile à court terme. Penser le futur est impossible, aussi les efforts ne visent plus le perfectionnement de la société. La vie devient une suite d’épisodes déconnectés. Bauman voit dans cet univers aléatoire la défaite de la raison. Le monde du travail, creuset de l’identité sociale selon Marx, s’axerait sur un divertissement permanent, dénué de toute visée morale:

Work can no longer offer the secure axis around which to wrap and fix self-definitions, identities and life-projects. Neither can it be easily conceived of as the ethical foundation of society, or as the ethical axis of individual life. […] Hardly ever is work expected to « ennoble » its performers, to make them « better human beings » […]. It is instead measured and evaluated by its capacity to be entertaining and amusing (Liquid Modernity 139).

Bauman convoque Hobbes et Durkheim: l’homme libre est plus proche de la bête que de l’affranchi (Liquid Modernity 16-20). À l’ère moderne, indique Bauman, la liberté naissait de la norme, et la coercition émancipait. L’individu postmoderne, obsédé par ses aptitudes, est enrégimenté par le travail. Pour Houellebecq, le capitalisme, système le plus naturel, est forcément le plus violent. Cette vision tragique de la nature éclaire ses conceptions des rapports humains. Dans Les Particules élémentaires, l’aversion précoce de Michel pour la nature dicte sa vocation:

Michel frémissait d’indignation, et là aussi sentait se former en lui une conviction inébranlable: prise dans son ensemble la nature sauvage n’était rien d’autre qu’une répugnante saloperie; justifiait une destruction totale, un holocauste universel – et la mission de l’homme sur la Terre était probablement d’accomplir cet holocauste (47-48).

Dans Extension du domaine de la lutte, premier roman de Houellebecq, le capital de séduction d’un homme définit son statut social et les égards dont il est gratifié. Raphaël Tisserand, au physique disgracieux, devient la cible des manipulations criminelles du narrateur qui, lui confiant un couteau, lui enjoint à tuer un jeune couple d’amoureux pour se venger de son incapacité à séduire les femmes. Tisserand résiste vaillamment à cet assaut psychologique, mais se tue le même soir dans un accident de la route, lassé d’une vie sans femme, ainsi que du sadisme de son collègue.

Dans La Carte et le territoire, l’artiste Jed, après les Beaux-Arts, est contacté par deux agences travaillant pour des catalogues de vente par correspondance: son art est capté d’autorité par le commerce qui vampirise son énergie. Jean-Pierre Martin, fier de l’autonomie financière de son fils, laisse Jed commettre les mêmes erreurs de jeunesse que lui. Toute transmission salvatrice est court-circuitée: « Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à se dépasser, c’est encore le pur et simple besoin d’argent » (Carte 45).

Le commerce a tout envahi: les artistes sont des entrepreneurs qui travaillent en équipe. Leurs productions sont gérées par une organisation quasiment industrielle, à l’instar de Jeff Koons, le personnage. (À cet égard, l’histoire de Koons, l’homme, est édifiante, car le financier y précède l’artistique.) Pour sa part, l’œuvre de Jed se décompose en trois phases: les photographies d’objets laissent place à des créations basées sur des cartes Michelin, récoltant un large succès, suivies par ses séries de peintures des métiers, illustrant ironiquement une approche instrumentale et glaçante de l’histoire:

En somme, concluait Jed […] l’histoire de l’humanité pouvait en grande partie se confondre avec l’histoire de la maîtrise des métaux […]. Des historiens d’art, plus versés dans le maniement du langage, notèrent plus tard que cette première vraie réalisation de Jed se présentait déjà, de même en un sens que toutes ses réalisations ultérieures […] comme un hommage au travail humain (51).

Idéaliste, Jean-Pierre s’est soulevé contre les architectes fonctionnalistes doctrinaires – comme Le Corbusier – qui rêvaient d’un monde inhumain:

Comme les marxistes, comme les libéraux, Le Corbusier était un productiviste. […] Pour lui l’humanité devait se limiter à des modules d’habitation circonscrits au milieu de la nature, mais qui ne devaient en aucun cas la modifier. […] C’est la vision d’un esprit brutal, totalitaire. […] Mais c’est sa vision qui a prévalu, tout au long du vingtième siècle (Carte 220).

Cependant, étouffé par la pression des commandes, Jean-Pierre Martin s’est soumis au marché. Sa vision d’un futur délétère s’est matérialisée au sein de son lieu de vie: sa maison du Raincy, acquise quand la localité était une bourgade tranquille, s’est vue cernée par une banlieue où des hordes de jeunes criminels et clochards s’entretuent sans raison. Dans ce monde sans partage, les proscrits, privés de consommation, rétablissent la violence physique comme moyen de pression, car ils n’en ont pas d’autre, comme le souligne Houellebecq dans La Possibilité d’une île:

Vers la mi-janvier […] une vague de froid intense s’était abattue sur la France, tous les matins on retrouvait des SDF gelés sur les trottoirs. […]; c’était un monde sauvage, peuplé de gens cruels et stupides, dont la stupidité […]; c’était un monde où l’on ne rencontrait ni solidarité, ni pitié – les rixes, les viols, les actes de torture y étaient monnaie courante, c’était en fait un monde presque aussi dur que celui des prisons, à ceci près que la surveillance y était inexistante, et le danger constant (205).

Au crépuscule de son existence, Jean-Pierre, envahi de regret, inaugure cette posthumanité sacrifiant la vie sociale, pour qui le seul enjeu est de se hisser socialement dans un monde angoissant, afin de se prémunir de l’ultraviolence des exclus. Cette mort affective débouche sur la maladie: Jean-Pierre est atteint d’un cancer de l’anus, une lésion qui, via le sarcasme houellebecquien, suggère une dégradation. L’image de la sodomie, symbole trivial d’humiliation revient fréquemment dans le roman pour dénoncer la nature sadique des rapports professionnels. Le galeriste de Jed, devant un revers professionnel, se plaint de s’être fait « complètement enculer ». Forrestier, le supérieur d’Olga, réagit identiquement lorsque cette dernière fait défection: « Il s’était ‘complètement fait enculer’ par la direction générale, tels furent ses termes amers […] » (Carte 108). Le vocable revient lors de la soirée surréelle organisée par Jean-Pierre Pernaut pour le lancement de sa nouvelle chaîne, Michelin TV, traduisant un retour désinhibé à la loi de la jungle, la domination brute, opposée à l’idéal social des Lumières: « TF1, on est les plus grands! » gueulait Le Lay, « Je lui donne pas six mois, à sa chaîne, à Jean-Pierre! M6 c’est pareil, ils avaient cru nous baiser avec le Loft, on a doublé la mise avec Koh-Lanta et on les a enculés jusqu’à l’os! » (Carte 244).

L’inaptitude de Jed à considérer l’humain rejaillit dans son travail: ses sept mille photographies d’objets ne comportent aucune présence humaine: « Jed consacra sa vie (du moins sa vie professionnelle, qui devait assez vite se confondre avec l’ensemble de sa vie) à l’art, à la production de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre » (39, l’auteur souligne). Si comme le rapporte Wong Fu Xin, le personnage d’essayiste chinois (soulignons l’ironie puisque la Chine représente le type même de la nation productiviste), le travail humain est glorifié dans l’œuvre de Jed, c’est sur un mode dépassionné, évoquant le pessimisme envers la technologie tel qu’il s’exprime dans les films de David Cronenberg et les romans d’anticipation de J.G. Ballard. Cet effet d’inquiétante étrangeté laisse deviner un monde enfui, ramenant les objets manufacturés au rang de vestiges préhistoriques, d’abstractions muséales. Avec son traitement des cartes Michelin, Jed opère une jonction avec l’humain, un mouvement vers le familial, l’histoire: le préindustriel. Sa troisième période, celle des tableaux des métiers, se veut une critique du simulacre postmoderne.

Mais Jed, être médiumnique et tragiquement solitaire, est doté d’une intelligence du cœur qui avoisine le néant, aussi se contente-t-il de rendre compte de la réalité, via son art visionnaire, à la manière d’un entomologiste, sur un mode paradigmatique frisant l’obsession: toute son œuvre est fondée sur des séries. Il photographie, peint et expose pour se prouver son existence autant que pour subsister: « On peut travailler en solitaire pendant des années, c’est même la seule manière de travailler à vrai dire; vient toujours un moment où l’on éprouve le besoin de montrer son travail au monde, moins pour recueillir son jugement que pour se rassurer soi-même sur l’existence de ce travail, et même sur son existence propre […] » (Carte 127). Jed ne s’intéresse pas à la culture; par exemple, il n’a jamais acheté un journal de sa vie. Son art résulte d’un processus sensoriel et spontané, quasi-magique. Son cerveau brillant et dysfonctionnel est inapte à décrypter le réel et à l’investir avec énergie. La petite amie de Jed, Olga, est tout autant que lui soumise aux impératifs professionnels. La perspective d’une promotion mirobolante la persuade de retourner en Russie, même si pour cela elle doit quitter Jed:

[…] elle comprenait que sa vie allait se jouer là, en quelques minutes […]. Son salaire allait être carrément multiplié par trois, elle aurait sous ses ordres une cinquantaine de personnes […], un cadre d’un certain niveau n’a pas seulement des obligations par rapport à l’entreprise mais aussi par rapport à lui-même, il se doit de soigner et de chérir sa carrière comme le Christ le fait pour l’Église, ou l’épouse pour son époux […] (102-03).

Pour compenser la violence de cette flexibilité imposée, le monde du travail opère un lien malsain entre séduction et ferveur mystique, qui frise sans cesse le ridicule chez Houellebecq, où les rapports contre nature et les transferts d’émotions inexprimées s’inspirent de fictions cinématographiques:

Mon chef de service prend un air assez tendu, assez feuilleton américain, pour me dire: « Nous sommes au service du client, vous savez ». […] Je regrette de mécontenter cet homme. Il est très beau. Un visage à la fois sensuel et viril, des cheveux gris coupés courts. Chemise blanche d’un tissu impeccable, très fin, laissant transparaître des pectoraux puissants et bronzés (Extension 29).

Ces relations insincères sont travaillées en profondeur par le désir sexuel. La frustration domine, même chez ceux qui ont l’heur de séduire. Les collègues deviennent artificiellement une famille de substitution dont l’individu veut s’adjuger les bonnes grâces et l’affection. Houellebecq est l’un des premiers romanciers à s’atteler à cette pathologie.

Le salarié doit séduire, sans quoi il tombe en disgrâce. Lors d’une visite au ministère, le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, humilié, déçoit ses interlocuteurs. Il est cependant absout à la suite de son comportement exemplaire. L’anicroche est résolue par l’insincérité et la peur du blâme : « On m’y fait bon accueil; j’ai, semble-t-il, réussi à rétablir ma position dans l’entreprise » (45). Les émotions déraisonnables prolifèrent :

[Le responsable] pose sa main sur mon épaule et me parle d’une voix douce, disant combien il est désolé de m’avoir fait attendre l’autre jour; je lui fais un sourire de madone, je lui dis que ça ne fait rien […]. Je suis sincère. C’est un moment très tendre; […] on pourrait croire que nous sommes deux amants que la vie vient de réunir après une longue absence (42).

Cette séduction dévoyée, procédant de motifs égoïstes, est prompte à se changer en haine. La soumission au chef marque un retour de la féodalité, avec ses rituels d’adoubement, de châtiment, et les croisades contre les entreprises ennemies pour conquérir le territoire économique. L’emploi protège de la violence sociale: un tel chantage traduit un pourrissement des priorités humaines.

Pourtant le travail, plus que jamais mode d’autorégulation sociale, prétend casser les hiérarchies rigides, instaurer une autogestion (essentiellement narcissique) et prôner l’épanouissement. Le management s’ouvre à l’expression de soi; l’entreprise devient un lieu de rencontre. J.G. Ballard estime que le travailleur est en quête de socialisation et non de dépassement de soi:

If you’re lucky enough to be employed, you probably don’t have to work that hard – you just have to show up […]. And I think most people have opted for this; they’re satisfied with this sort of existence […]. If you look at the novels of Dickens, say, or the novels of Zola, there were absolutely fierce attempts by everybody who could do better themselves (Conversations 36).

La mécanisation a facilité le travail, mais Richard Sennett, cité par Bauman (Liquid Modernity 153) objecte qu’un travail trop aisé, asséchant l’esprit critique, génère l’indifférence. Ces évolutions ont des implications politiques: les travailleurs, interchangeables, deviennent des robots (mot dont la racine slave signifie « travail, corvée »).

Le narrateur houellebecquien bout d’une honte indicible qui se retourne contre lui via le suicide: la fin d’Extension du domaine de la lutte l’atteste. Éprouvant peu de culpabilité devant le sort de Tisserand, le narrateur glisse dans une léthargie dépressive. Le roman s’achève sur son probable et imminent suicide, en plein cœur de la nature. Notons que dans les romans de Houellebecq, la douleur et les dérives sont fréquemment ponctuées par une semblable mort du narrateur, comme si l’humain, finalement conscient et honteux de son crime de s’être soustrait à l’élément naturel, se rendait à la matrice (vengeresse et apaisante), engoncé à nouveau dans celle-ci pour y accueillir délibérément la mort.

Et maintenant j’ai mal, allongé dans cette prairie, si douce, au milieu de ce paysage si amical, si rassurant. Tout ce qui aurait pu être source de participation, de plaisir, d’innocente harmonie sensorielle, est devenu source de souffrance et de malheur. En même temps je ressens, avec une impressionnante violence, la possibilité de la joie. Depuis des années je marche aux côtés d’un fantôme qui me ressemble, et qui vit dans un paradis théorique […] (Extension 180).

Dans Les Particules élémentaires, Michel se tue par noyade en Irlande, après avoir mené à bien sa mission, « se sentant dépourvu de toute attache humaine ». Cette disparition énigmatique est annoncée par une phrase forte, où se lit encore cette illusoire et tardive volonté de fusion avec la nature: « Nous pensons aujourd’hui que Michel Djerzinski est entré dans la mer » (Particules 379). Marc Djerzinski, le père de son demi-frère Bruno, disparaît lorsque son métier de photographe le conduit au Tibet. Dans La Carte et le territoire, les deux parents de Jed concluent également leur vie par un suicide. Jed, condamné aux expédients amoureux, qui recourt aux services de prostituées via Internet, a partie liée avec la claustration, la frustration et la destruction. Ayant rencontré Olga dans le cadre de son travail, Jed la laisse partir à deux reprises. Sacrifier sa vie affective par allégeance mécanique à sa fonction est le seul moyen de devenir un véritable artiste dans un monde envahi par l’hyperréalité et la médiocrité. Jed doit rester disponible et attendre l’inspiration, phénomène mystérieux et ingrat:

Être artiste, à ses yeux, c’était avant tout être quelqu’un de soumis. Soumis à des messages mystérieux imprévisibles, qu’on devait donc faute de mieux et en l’absence de toute croyance religieuse qualifier d’intuitions; messages qui n’en commandaient pas moins de manière impérieuse, catégorique sans laisser la moindre possibilité de s’y soustraire – sauf à perdre toute notion d’intégrité et tout respect de soi-même (Carte 106-07, l’auteur souligne).

Le travail corrompt les êtres, distord la vérité des âmes, et les rend méconnaissables à eux-mêmes. Une scène pathétique, dans Les Particules élémentaires, où Michel examine une photo de lui enfant, confère à la narration des harmoniques puissants: sa vie monastique, passée dans son laboratoire, a fait de lui un étranger à lui-même. Mais désormais, le travail corrompt également Marylin: lorsque Jed rencontre cette femme, réputée meilleure attachée de presse sur le marché de l’art contemporain, il note son physique ingrat et ses allergies invalidantes. Lors de leur seconde collaboration, Marylin est transformée: double affranchi, plaisante à regarder, mais robotique, frappée de fausseté, voire pervertie. Le monde du travail a fait d’elle un être en représentation permanente. Par ailleurs, sa foi excessive dans la flexibilité semble avoir contribué à une corruption de ses mœurs: « Comme Franz la complimentait sur son bronzage, elle répondit qu’elle revenait de ses vacances d’hiver en Jamaïque. J’ai super bien baisé ajouta-t-elle, putain, les mecs, ils sont géniaux » (155-56).

Cependant le travail offre à l’occasion un cadre pour redresser les traumatismes escamotés. Jean-Pierre, qui dirige une équipe d’hommes taillés pour l’aménagement architectural du réel, est en réalité un homme éprouvé qu’une plaie originelle, risible et tragique, a détruit: il voulait devenir vétérinaire, mais le nid pour hirondelles qu’il avait construit dans son enfance est resté vide. Son histoire se confond avec son labeur: sa fonction l’asservit. Les esclaves postmodernes, rétribués à hauteur de leurs efforts, voient leur personnalité s’évaporer, désavouée par l’efficacité économique. L’hypothèse la plus vraisemblable pour expliquer le suicide de la femme de Jean-Pierre Martin est qu’elle ne supportait plus de partager la vie d’un homme tout entier dédié à sa profession, négligeant toute vie sentimentale et sexuelle. Ce suicide illustre encore l’axe houellebecquien selon lequel la vie sans amour ne vaut pas la peine d’être vécue.

Tout comme dans La Possibilité d’une île, l’auteur se penche, dans La Carte et le territoire (via Charles Fourrier et William Morris) sur le phénomène des gourous et prophètes instaurant une société fondée sur une organisation alternative du travail. Houellebecq souligne que ce type de société vise à satisfaire le besoin impérieux des individus d’être rassurés sexuellement:

Fourier n’est pas un penseur, c’est un gourou […] et comme pour tous les gourous le succès est venu non de l’adhésion intellectuelle à une théorie mais au contraire de l’incompréhension générale, associée à un inaltérable optimisme, en particulier sur le plan sexuel, les gens ont besoin d’optimisme sexuel à un point incroyable. Pourtant le vrai sujet de Fourier, celui qui l’intéresse en premier lieu, ce n’est pas le sexe, mais l’organisation de la production. La grande question qu’il se pose, c’est: pourquoi l’homme travaille-t-il? Qu’est-ce qui fait qu’il occupe une place déterminée dans l’organisation sociale, qu’il accepte de s’y tenir, et d’accomplir sa tâche? (221).

L’espace trahit encore le malaise: Houellebecq lie l’organisation du travail au paysage urbain, et réfère discrètement à l’absurdité coupable et anxiogène qui a présidé à la construction des banlieues. Son narrateur ironise: « Nous travaillons dans un quartier complètement dévasté, évoquant vaguement la surface lunaire. C’est quelque part dans le treizième arrondissement. Quand on arrive en bus, on se croirait vraiment au sortir d’une troisième guerre mondiale. Pas du tout, c’est juste un plan d’urbanisme » (Extension 23). Guy Debord voyait dans l’urbanisme une « prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor » (165, l’auteur souligne). Jean-Pierre se vend au capital. Essentiellement devenu un consommateur compulsif et insatiable de travail, accoutumé à négliger sa vie personnelle, il participe à la dégradation du monde. A l’abri des regards, sa frustration le pousse à créer des œuvres folles, fruits de sa psychose latente, laquelle résulte de son parcours. Prenant un café avec son fils, relatant ses divergences avec ses associés lors d’une récente « engueulade », sa voix prend les accents « d’un enfant égaré » lorsque Jed lui suggère de prendre sa retraite (115).

L’espace professionnel est contaminé par la réification des agents, au profit d’un seul critère: la rentabilité. Le facteur humain devient une variable sans poids; le destin des personnes indiffère le capital qui se procure la main-d’œuvre, magma d’exécutants négligeables, là où se trouvent les meilleures conditions. Cette configuration basée sur l’asservissement et l’aliénation évoque l’univers sadien.

Le marché mondialisé est apatride: « Capital can travel fast and travel light and its lightness and mobility have turned into the paramount source of uncertainty for all the rest » (Liquid Modernity 121). Lors de plans de licenciement, les agents épargnés éprouvent une angoisse similaire aux agents congédiés, par appréhension de la vague suivante. La modernité offrait une visibilité à long-terme. Désormais, le monde du travail est saturé d’incertitude. « The idea of ‘common interests’ grows ever more nebulous and loses all pragmatic value. Contemporary fears, anxieties and grievances are made to be suffered alone » (Bauman, Liquid Modernity 148). S’éloignant de l’altruisme, les ouvriers modifient leurs comportements: « They know that they are disposable, and so they see little point in developing attachment of commitment to their jobs or entering lasting associations with their workmates » (Liquid Modernity 152). Bauman, citant Bourdieu, insiste sur le désenchantement et la disparition du militantisme: l’engagement et la loyauté sont caducs dans un monde où chacun ne voit que sa trajectoire personnelle. Houellebecq, convoquant Max Weber, pense que notre civilisation brouille le processus en activant le fantasme que la technique a réponse à tout. Charles Taylor confirme l’omniprésence de la technicité: toutes les solutions incombent aux experts.

En outre, cet univers insécurisant crée un présent permanent qui déjoue toute pensée historique et toute conduite morale, selon cette tendance que Bill Gates a fait sienne: accélérer le renouvellement des produits, créer le besoin. Bauman rapporte que Richard Sennett fut frappé par le fait que Gates prospérait dans un environnement chaotique préludant à un brouillage préjudiciable de la mémoire:

Gates, says Sennett, « seems free of the obsession to hold on to things […] whereas Rockefeller wanted to own oil rigs, buildings, machinery, or railroads for the long term ». […] Gates appeared to be a player who « flourishes in the midst of dislocation ». […] Nothing else was accumulating or accruing along Gates’ life-track; the rails kept being dismantled as soon as the engine moved a few yards further, footprints were blown away […] – and forgotten soon after (Liquid Modernity 123-24).

Houellebecq martèle son aversion pour le capitalisme. Si Bill Gates, le personnage de La Carte et le territoire, croyant encore à la « main invisible », se révèle animé d’une mystique économique, Steve Jobs, le personnage, inquiétant prophète industriel (au talent dérisoire au regard du véritable génie humain) est cruellement exempt de cette densité. Gates s’ouvre à la pauvreté, réalité humaine mondiale opposée à la sienne, là où Jobs, automate défectueux, voue son dernier souffle à la réification de l’humain. La description des lieux confirme cette analyse: Gates affiche une fascination infantile mais sincère pour l’aventure technologique, alors que Jobs se réfugie dans un environnement éthéré et clinique.

Les deux personnages, dans le roman, sont accaparés par une partie d’échecs que Gates semble en passe de gagner. Mais « profond paradoxe de cette toile », Jobs, affaibli, peut la remporter en trois coups: « De même on avait l’impression qu’il pouvait, par l’intuition fulgurante d’un nouveau produit, imposer subitement au marché de nouvelles normes » (Carte 192). C’est que le monde postmoderne, chez Houellebecq, à travers son personnage éponyme rédigeant le catalogue de l’exposition de Jed, ne fait plus sens. Toutes les apparences sont démenties, toute logique est invalidée: le supposé gagnant est terrassé par un cancer. Le lecteur se remémore les conférences de presse Apple assurées par un Steve Jobs en fin de vie. La mort, presque live, augurait d’un nouveau genre: le snuff commercial movie, la success story débouchant sur un not-so-happy ending. Jobs aura tenu les rênes de son entreprise jusqu’au bout, dans un romantisme dévoyé. Le texte annonce cette évolution lugubre: « […] et le soir tombait sur la partie la plus avancée du monde; c’était cela aussi, cette tristesse indéfinie des adieux, que l’on pouvait lire dans le regard de Jobs » (193). La victoire financière est inductrice de mort.

La description de la Californie prend ici l’exact contrepied de celle dressée par Edgar Morin en 1970, euphorique et fascinée, où surgissait un paradis terrestre peuplé d’êtres séduisants et visionnaires. Cette vitalité de l’esprit sain dans un corps fort devient sous la plume démultipliée de Houellebecq, esprit vain dans un corps mort. En écho à l’étouffement de Jed par la nature en fin de roman, la mort de Jobs, inéluctable, est la sanction houellebecquienne classique infligée à l’homme dénaturé.

L’insistance sur la maladie n’est pas fortuite. Jean Baudrillard (mort d’un cancer) précisait dans Simulacres et simulation: « Inutile de se demander si le cancer est une maladie de l’ère capitaliste. C’est en effet la maladie qui commande toute la pathologie contemporaine, parce qu’elle est la forme même de la virulence du code : […] redondance exacerbée des mêmes cellules » (151-52). Pour prendre part à la société de consommation, les individus sont traités de la même manière qu’un fichier informatique ou qu’un objet: transférés, recyclés, puis détruits. Leur précarité leur retire tout pouvoir de nuisance. Le narrateur houellebecquien l’exprime par de courts segments suintant le mépris de l’humain: « Cécilia était une grosse fille rousse qui mangeait des Cadbury sans arrêt, et qui était dans le service depuis deux mois: une CDD, voire une TUC, quelqu’un en résumé d’assez négligeable » (Plateforme 24).

Jobs, l’homme, fut traité comme ses subalternes; lorsque la mort l’a emporté, ce sont ses mérites d’industriel qui furent glorifiés. Porteur d’eau high-end, esclave de luxe de sa propre marque, il est déjà largement oublié. Sa servitude sans fin, immortalisée par ses conférences de presse triomphantes et pathétiques, l’aura contraint à vivre et mourir comme le vendeur le plus acharné d’Apple, en une caricature de posture christique. Image éloquente, diffusée à sa mort par tous les media: son visage, de profil, incrusté dans le logo Apple. Les tragédies raciniennes se passent désormais de tout dialogue. L’homme est mort, vive le produit! Jobs done.

Après Baudrillard, Houellebecq clame que le capitalisme postmoderne a irrémédiablement détruit les valeurs et repères humains. L’homme qui pendant des siècles avait quantifié l’espace avec le temps, s’en est libéré. Bauman voit dans ce premier processus l’aventure de la modernité lourde: « Time has become the problem of the ‘hardware’ humans could invent, build, appropriate, use and control, not of the hopelessly unstretchable ‘wetware’ […]. Time was different from space because, unlike space, it could be changed and manipulated » (Liquid Modernity 110-11). Dans la mythologie moderne, l’exploration de l’espace signe l’apprivoisement du temps: conquête spatiale, expéditions dans la jungle, jeux télévisés en hélicoptère, etc. Le fordisme exemplifiait cette lutte où l’espace était la valeur, et le temps l’instrument dynamique pour le conquérir. Aujourd’hui, les moyens de transports sont les instruments de domination commerciale, de contrôle des territoires, et des victoires militaires.

Si la modernité lourde était parvenue à équilibrer les forces en présence (le capital avait besoin de la main-d’œuvre pour produire et consommer), le capital mondialisé s’affranchit de cette préoccupation et bouleverse la relation des individus à l’espace qui les environne. La domination s’assure par l’imprévisibilité des décideurs: « Heavy modernity kept capital and labour in an iron cage which none of them could escape. Light modernity let one partner out of the cage. ‘Fluid’ modernity is the epoch of disengagement, elusiveness, facile escape and hopeless chase » (Liquid Modernity 120). Les espaces productifs sont indifférenciés, le capital voyage sans s’encombrer: « with cabin luggage only, which includes no more than a briefcase, a cellular telephone and a portable computer. It can stop-over almost anywhere, and nowhere needs to stay longer than the satisfaction lasts » (Liquid Modernity 58). Aux structures permanentes menacées d’obsolescence, les industriels préfèrent des solutions temporaires, faciles à démanteler.

La coopération humaine disparaît du processus: les partenaires sont des agents sans visage, sans culture, régis par la domination sans partage du plus fort. Les gouvernements attirent le capital international en lui faisant miroiter la promesse paradoxale de pouvoir se retirer sans heurts à tout moment. Insaisissable, le pouvoir se meut dans l’espace: « As to the power, it sails away from the street and the market-place, from assembly halls and parliaments, local and national governments, and beyond the reach of citizens’ control, into the extraterritoriality of electronic networks » (Liquid Modernity 39). Alain de Benoist confirme: « Logique du commerce et de l’échange, qui va de pair avec le déracinement. L’Homo numericus, nouveau nomade, est à la fois de partout et de nulle part » (5-6). Cultures millénaires et structures sociales sont ainsi noyées dans le non-sens. L’impression prégnante que personne n’est aux commandes renforce les individus dans leur narcissisme, selon Bauman (Liquid Modernity 59).

Cette déstructuration irréversible, théorisée par Baudrillard et illustrée littérairement par Houellebecq, débouche sur le néant. Si l’art est pour Jed une catharsis, il est chez lui le fruit étrange du vide ambiant; ses dernières œuvres se nourrissent de la mort de l’Occident. Les hommes gravitant dans son entourage sont également contaminés; tels ces artisans d’un autre âge: maréchal-ferrant, ferronnier, dinandier, résurgences archaïques réanimées pour exploiter la manne du tourisme. Puisque les humains, morts pour s’être dépris du réel, capitulent, les extraterrestres viendront selon le narrateur repeupler une Terre désertée. Derrière l’humour gît une logique apocalyptique où la Terre devient un musée inhumain.

Selon Ballard, le capitalisme décomplexé a commis une erreur fatale: « Liberalism has consistently underestimated the latent psychopathology of all human beings » (Conversations 99). Houellebecq offre une illustration toujours plus précise de cet axiome: dans ses romans, le capitalisme est une forme communément admise de masochisme. Ballard affirme que les grands masochismes du vingtième siècle ont causé les drames les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité, et lie explicitement cette logique perverse au monde du travail.

Because of the enormous degrees of self-discipline required to maintain a job, keep a family, get to work on time, discipline yourself for eight hours without killing the foreman or the office boss […] some sort of imposed or self-imposed masochism is one way of coping. You learn to like your captors (the old Stockholm syndrome) […] (Ballard, Conversations 100-01, l’auteur souligne).

L’homme avait dompté la nature en créant des réseaux de solidarité, des fortifications sociales. En dissolvant les liens sociaux, il se saborde. Dans La Carte et le territoire, Houellebecq trace la carte d’une humanité à l’éthique de travail et la vie sociale ruinée en quatre décennies, ouvrant sur un monde crépusculaire, où la lumière dominante, criarde et futile, provient des enseignes commerciales. L’univers qui se profile évoque le film Blade Runner, celui d’une modernité défaite, en ruines, technologiquement avancée mais régressive, luttant contre l’entropie. Dans cette sombre vision, l’humanité ne distingue plus les siens des humanoïdes (chargés des tâches indésirables: symbole transparent de l’aliénation capitaliste) et tente comme Jed la survie via l’éloignement (franchissement moderne des frontières) et par l’isolement (dissémination postmoderne, réinstauration de barrières archaïques réminiscentes du donjon médiéval). Ainsi dans sa toute dernière œuvre, Jed accélère le processus de dégradation naturelle de ses installations artistiques à l’aide de bombonnes d’acide sulfurique (dont l’usage initial, ironiquement, était le désherbage), mais c’est l’acide régressif du consumérisme qui ressort ultimement de ses vidéos. Jed détruit successivement des cartes-mère d’ordinateur (la technique), des photos (les souvenirs), puis, geste chamanique épousant le suicide social, des figurines humaines. Houellebecq considère donc que l’art ne peut plus enrayer la disparition des humains, induite par ses choix économiques, et ne peut tout au plus que la documenter.

Bibliographie

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