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« The wanderers will find a way home »: Les géographies du care dans deux romans américains, par Dominique Hétu


Le roman Housekeeping (1980), de l’écrivaine américaine Marilynne Robinson, illustre l’expérience difficile de l’abandon et de la quête de modèles pour les jeunes sœurs Ruth et Lucille dans une communauté rurale de la Pennsylvanie des années 1960 [1]. Le récit se centre plus particulièrement sur la relation interdépendante entre Ruth et sa tante Sylvie, une flâneuse qui brouille les frontières entre l’intérieur et l’extérieur et entre ce qui est socialement accepté ou non pour ses deux nièces. Dans Home (2012), Toni Morrison fait aussi appel à une certaine forme d’errance. Deux voix narratives alternent afin de raconter le retour – semé d’embûches géographiques, matérielles et psychiques – Frank Money et de sa jeune sœur Ycidra chez eux. Ce chez-soi, situé à Lotus, dans l’état de Géorgie, au lendemain de la guerre de Corée, est caractérisé par des rapports de force asymétriques définis par le racisme et la violence qui l’accompagnent, mais surtout par une force intersubjective qui agit de manière positive aussi bien que douloureuse sur les deux protagonistes.

Cet article souligne et questionne l’importance du concept du chez-soi dans l’imaginaire spatial tout en réclamant, à des fins théoriques plus riches, un nouveau lieu: les géographies du care. Amplifié, ouvert, ancré ailleurs et différemment, ce concept permet l’élaboration d’une pensée spatiale située dans la dimension relationnelle et soucieuse de l’être-dans-le-monde. Afin de comprendre les fonctions des trajectoires sociospatiales représentées dans ces romans ainsi que l’impact de ces trajectoires sur l’appartenance à un certain chez-soi, je propose d’explorer la place des pratiques et des attitudes du care comme marqueurs d’appartenance géoémotionnelle et comme points d’ancrage qui définissent la vulnérabilité des personnages ainsi que leur relationnalité. Il sera démontré que cette relationnalité est constitutive de l’expérience socio-spatiale, force agissante sur le soi à travers une réflexion nouvelle sur la singularité plutôt que sur l’individu, par un déplacement du « questionnement de la valeur de l’objet [l’environnement] aux relations que [les personnages] entretiennent avec lui » (Laugier 2012, 175). Malgré les difficultés spatiales rencontrées et le sentiment de solitude exprimé dans les deux récits, les conduites et les pratiques du care participent à cette géographie intersubjective en mettant l’accent sur l’impossibilité de l’isolement. Sans nier les sentiments de solitude, d’isolement ou d’exclusion, il s’agit de souligner que ces expériences sont toujours relationnelles, représentées par un tissage particulier qui n’est pas statique. Ce sont donc les propositions du discours du care que cet article amalgame au discours sur l’espace et au discours littéraire afin de montrer comment les auteures des textes sélectionnés dévoilent ce que Marjorie Deschênes nomme « une écriture du care » (50).

Sans servir de terme de remplacement au home dont il ne s’agit pas de nier l’utilité[2], les géographies du care, plutôt que de polariser, reconnaissent et utilisent les pôles public et privé, personnel et partagé, mais d’une manière grillagée, sur un continuum de liaisons entre proximité et distance et non sous forme d’oppositions parfois poreuses, parfois étanches. Elles mettent l’accent sur des fonctions et des agirs, voire des désirs, qui se dévoilent, facilement ou avec difficulté, à travers la capacité des personnages à résister aux différentes formes d’oppression qui brouillent les dichotomies public/privé, soi/autre, et qui font appel à des stratégies de survie qui réussissent ou échouent, mais qui, à travers le langage, permettent d’exprimer un souci texturé par l’expérience d’un habiter complexe.

Ainsi, la cohérence entre Housekeeping et Home s’articule sur les plans littéraire et symbolique: pour le lecteur et la lectrice, l’espace littéraire est le lieu d’une négociation entre l’espace de soi et l’espace de l’autre, entre l’espace éthique qui sépare et qui lie l’écriture et la lecture, entre différentes voix narratives qui façonnent le texte. Le langage convoque, dans les deux romans, la quête d’un espace parfois nommé « chez-soi » dans le texte, mais duquel les personnages sont à la fois prisonniers et en manque. Ce sont aussi les représentations de certaines pratiques du care, qui influencent et qui forgent l’expérience spatiale, qui tissent des liens remarquables entre ces deux œuvres qu’au premier abord tout semble séparer.

Le discours littéraire rencontre donc le discours spatial et le champ relativement émergent des éthiques du care, un domaine de recherche né et développé aux États-Unis à la suite des travaux de Carol Gilligan puis introduit dans la francophonie au tournant des années 2000 par, entre autres, les philosophes Sandra Laugier, Fabienne Brugères et Frédéric Worms. Faisant appel à un large champ lexical que le terme anglophone care rassemble dans son intraduisibilité, les éthiques du care ouvrent la voie à une nouvelle approche de la pensée spatiale dans la mesure où elles convoquent la dimension relationnelle de l’espace et dirigent notre attention sur les choix éthiques et sur les pratiques qui font en sorte que l’expérience d’être dans le monde, d’être at home, est possible. Le discours sur l’espace se trouve ainsi amplifié: si l’espace, selon Henri Lefebvre, est « un ensemble de relations et de formes », ce sont les modalités du care, telles l’hospitalité, l’attention, le soin, la réponse et la protection, qui, dans leur réussite et leur échec, caractérisent ces relations et ces formes qui constituent l’espace vécu (138).

Dans Housekeeping, les relations interpersonnelles sont de nature familiale. Ruth et Lucille sont décrites comme ne faisant parfois qu’une seule et même personne: « in recollection I feel no reluctance to speak of Lucille and myself almost as a single consciousness » (Robinson 98). Sylvie, venue s’occuper de ses jeunes nièces à la suite de la mort de leur mère, entretient une relation évolutive avec elles. Elle se rapproche beaucoup de Ruth, la narratrice, alors qu’elle s’éloigne, malgré elle, de Lucille, ce qui cause une brisure entre les deux sœurs qui cesseront tout contact. Sylvie accepte de s’occuper d’elles malgré une inclination à se comporter comme une personne toujours en transit. Elle perturbe les jeunes filles et déplait particulièrement à Lucille, pour qui la vie domestique correspond à un idéal traditionnel normé, alors que Sylvie brise les conventions sociales tant en termes de domesticité que de vie publique[3]:

There were other things about Sylvie’s housekeeping that bothered Lucille. For example, Sylvie’s room was just as my grandmother had left it, but the closet and the drawers were mostly empty, since Sylvie kept her clothes and even her hairbrush and toothpowder in a cardboard box under the bed (102-3).

Malgré cela, les deux filles apprécient les gestes ordinaires et soucieux que pose Sylvie à leur égard: « She would switch on the radio and hum domestically while she heated our soup and toasted our sandwiches » (99). Cet accent mis sur les pratiques du care dans le texte symbolise non seulement la relationnalité particulière qui se développe entre ces personnages vulnérables, mais aussi une prise de conscience d’une menace multiforme (la pauvreté, la communauté qui veut retirer les enfants de la maison jugée non sécuritaire, les inondations, le froid, la puberté terrifiante aux yeux des jeunes filles) qui pèse sur leurs existences fragiles. Isolées et socialement stigmatisées, puisque, d’une part, Sylvie possède un mode de vie marginal et que, d’autre part, Ruth et Lucille sont orphelines, pauvres et issues d’une famille ayant eu son lot d’évènements tragiques, ces trois personnages mettent en œuvre des stratégies de survie caractérisées par une éthique du care et par une certaine prise en charge de l’espace qu’elles tentent d’habiter ensemble.

Plus précisément, leurs interactions soulèvent la dimension géoémotionnelle de cet espace de vie au travers d’une domesticité qui est représentée sous la forme d’un vivre-ensemble: « For by now we knew, though the certainty was not especially reassuring, that Sylvie was ours » (110). Paradoxal, ce savoir met en évidence la vulnérabilité de la relation tout en soulignant sa solidité. Tout en reconnaissant le caractère étrange de son lien avec Sylvie, la narratrice reconnait surtout leur interdépendance. Une forme d’assurance et de confort tout aussi étrange marque leur relation spatialisée, ajoutant au paradoxe entre les liens d’attachement et le nomadisme caractéristique de Sylvie, remodelant les configurations « normales » de l’habiter: « I was reassured by her Sylvie’s sleeping on the lawn, and now and then in the car […]. It seemed to me that if she could remain transient here, she would not have to leave » (103).

Comme le souligne Maggie Galehouse, la narration écrite à la première personne permet à Robinson d’écrire de l’intérieur de la dichotomie mobilité/stabilité. Citant Gayatri Spivak, Galehouse explique comment Robinson met l’accent sur la transformation spatialisée de Ruth: « Ruth is well-equipped to outline the transition from domesticity to drifting. […] Spivak maintains that this type of linguistic positioning is a useful way for a narrator (and, by extension, an author) to critique the nature and inadequacy of dichotomization » (120). La figure de la flâneuse, représentée par Sylvie, et celle de Ruth qui se développe en suivant les traces de sa tante, sont deux figures subversives qui troublent le fonctionnement social de la communauté, problématisant la polarisation entre domesticité et vie de transit. Robinson illustre d’ailleurs comment cette forme d’existence alternative permet à Ruth, volontairement, de s’épanouir malgré les difficultés rencontrées, alors que la jeune Lucille reste parce qu’elle n’a d’autre choix, devenant amère et critique du mode de vie qui lui est imposé, désirant plutôt se conformer aux normes et être acceptée par la communauté. Aussi, Ruth rejette la maison métaphorique de sa mère, symbolisée par le lac dans lequel son corps gît depuis son accident mortel, ainsi que la maison construite par le grand-père: « Ruth becomes a part of Sylvie’s world, agreeing to follow Sylvie wherever drifting leads them. Ruth’s decision to drift is, ironically, a commitment to stay with Sylvie, the only family member she has left » (Galehouse 122). En effet, le respect et l’adoption du nomadisme de Sylvie deviennent une garantie de sa présence, surtout depuis l’éloignement et le rejet de Lucille, qui finit par emménager avec une famille qui correspond davantage à ses besoins.

L’importance de cette territorialité ouverte influence et est influencée par la force du lien entre les filles et leur tante dans un rapport de co-constitution, forgeant les géographies de leurs rapports soucieux. Brisant les conventions et réinventant le rapport à l’espace intime et à l’espace public, Housekeeping, en plus d’être une expression sensible de l’éthique du care de par son attention aux pratiques quotidiennes de protection et d’attention mutuelle des protagonistes, illustre comment l’amalgame de ces lieux texturés et de ces relations interdépendantes forme l’expérience socio-spatiale des personnages:

That was when I noticed the correspondence between the space between the circle of my skull and the space around me. I saw just the same figure against the lid of my eye or the wall of my room, or in the trees beyond my window. Even the illusion of perimeters fails when families are separated (198).

Une attention particulière aux représentations des géographies du care permet d’investiguer ce qui est important en termes de « droit aux attachements et aux émotions » plutôt qu’en termes de ce qui est « raisonnable », afin de lire autrement les causes et les conséquences de l’expérience de l’exclusion de ces sujets vulnérables (Delon 121). Le care est ici un « outil de résistance contre les hiérarchies implicites dans les éthiques majoritaires […] [qui] permet d’articuler l’affectif et l’empathie à une analyse des conditions sociales de la domination d’une catégorie par une autre » (Donovan, cité dans Laugier 2012, 31). En réaction symptomatique à ces « éthiques majoritaires », Lucille quitte l’environnement familial et part vivre avec une amie alors que Sylvie, qui risque de perdre la maison et la garde de Ruth, tente d’adapter ses habitudes et de se conformer aux attentes morales, hygiéniques et sociales de la communauté: « Those days she cast about constantly for ways to conform our lives to the expectations of others, or to what she guessed their expectations might be, and she was full of purpose » (Robinson 201). Ces orientations et évaluations forcées, oppressives, de la vie quotidienne suscitent un regard éthique sur les « bonnes » ou « mauvaises » conditions d’existence que la littérature permet d’illustrer et de remettre en question. Il s’agit ici de regarder différemment le rapport à la proximité, les motivations et les relations qui permettent d’« assumer l’entretien (conservation/conversation) d’un monde humain » plutôt que de valoriser des normes universalisantes qui nient la valeur du particulier (Laugier 2006, 81).

Les pratiques de protection et de conservation de la maison échouent et poussent Ruth et Sylvie à y mettre le feu avant de prendre la route, symbolisant la fin de ce chez-soi inadéquat et l’inévitable mouvement du dedans vers le dehors qui caractérise l’expérience géoémotionnelle des deux protagonistes. On pourrait aussi lire cette destruction par le feu comme une ultime forme de protection radicale d’un espace forcé au changement par le monde extérieur, alors que Sylvie s’efforçait de modeler la maison aux attentes de la communauté. Le dehors envahit l’espace du dedans, et donc Sylvie et Ruth résistent à cette tendance en étant nomades, en vivant davantage dans la sphère publique et extérieure que dans un espace cloisonné et socialement accepté et acceptable comme espace du chez-soi. De plus, le souci mutuel de l’une et de l’autre, l’attention portée à ce qui se trouve en dehors de la maison, la préservation des habitudes non conformistes de Sylvie au travers de la transformation de Ruth, s’inscrivent dans une dynamique complexe dont l’objectif principal est de rester ensemble. Sylvie range la maison, l’organise selon les normes et les attentes de la communauté qui envahit cet endroit. Ces figures corporelles et spatiales négocient, dans une rupture et un brouillage de la dichotomie domesticité/nomadisme, une nouvelle forme d’appartenance à l’espace et au monde que l’idée des géographies du care rend visibles.

Bien que faisant usage d’un style et de contextes différents, le roman Home de Toni Morrison fait écho à Housekeeping dans la mesure où il présente aussi des personnages d’une même famille qui sont dépendants l’un de l’autre malgré leur éloignement et qui mettent tout en œuvre pour rebâtir leur sentiment d’appartenance au monde et à cette relation interdépendante. En plus de son roman Home, Toni Morrison a publié un article du même titre dans lequel elle explique sa réappropriation radicale du terme home. Pour l’auteure, il s’agit d’un lieu lourdement caractérisé par la race, au potentiel politique et libérateur s’il est représenté comme une zone ouverte et sécuritaire: « I want to imagine not the threat of freedom, […] but the concrete thrill of borderlessness – a kind of out of doors safety » (Morrison 1997, 10). Elle ajoute que l’utilisation du terme home dans l’écriture lui permet de briser certaines barrières et de faire de l’élément racial, au travers du langage, une force plutôt qu’une faiblesse: « “Home” […] domesticates the racial project, moves the job of unmattering race away from pathetic yearning and futile desire; away from an impossible future or an irretrievable and probably nonexistent Eden to a manageable, doable, modern human activity » (3-4). Morrison propose une réappropriation d’un ensemble de lieux déterminés par le racisme et par la résistance à celui-ci, une dialectique qui se retrouve dans le roman Home publié près de quinze ans plus tard. L’écriture sert ainsi encore une fois à redéfinir, de manière symbolique et politique, les lieux habitables associés à la figure du chez-soi et à repenser les zones socio-spatiales en créant des espaces imaginaires autres, articulés et vécus différemment.

Dans ce roman, Frank et sa sœur Ycidra luttent chacun séparément pour leur survie dans des environnements publics, jamais à eux, rarement confortables, et dans lesquels ils sont souvent en danger physique et psychique. Un narrateur inconnu raconte, dans différents chapitres, les événements marquants de leurs vies, alors que les autres chapitres sont écrits à la première personne, par Frank qui s’adresse possiblement à cette personne inconnue, lui racontant, avec émotion, ses traumatismes: la guerre, l’alcoolisme, la pauvreté, le racisme. Il raconte comment ces différents moments de crises, ainsi qu’une lettre l’informant que sa sœur est sous l’emprise malhonnête d’un médecin, l’ont poussé à entreprendre un voyage qui le ramènera à sa ville natale, Lotus, pour retrouver sa sœur qui, mal en point, est devenue cobaye pour un médecin. Frank entreprend donc une trajectoire qui demande des négociations constantes entre le souci de soi et le souci de l’autre, entre la peur de devoir faire face aux traumatismes sur le chemin du retour et celle de rester seul, sans ce home que représente sa relation avec Ycidra: « Maybe his life had been preserved for Cee [Ycidra], which was only fair since she had been his original caring-for, a selflessness without gain or emotion profit » (Morrison 2012, 42).

Morrison situe son histoire dans un état raciste, avant le mouvement des droits civils aux États-Unis. Home débute par le meurtre et l’inhumation d’un homme de race noire dont sont témoins Frank et sa sœur, encore jeunes. De ce moment traumatisant se développe tout le parcours des deux protagonistes, de l’enfance à l’âge adulte, caractérisé par la ségrégation raciale aux États-Unis au lendemain de la guerre de Corée. La pauvreté intergénérationnelle, l’exploitation du corps féminin et du corps noir ainsi que l’exclusion socio-spatiale sont des éléments narratifs significatifs. Ces éléments tissent des liens complexes entre la capacité des personnages à mettre en œuvre des pratiques du care telles que le souci de l’autre, le souci de soi, la préservation (de soi et de l’autre) et le désir d’habiter un lieu ensemble. Ces géographies du care, composées des différents lieux et des différents moments vécus par Frank et Ycidra, se construisent, non sans difficulté, jusqu’à ce que le frère et la sœur soient réunis et puissent entamer un processus de réparation face au traumatisme multiforme.

En effet, les traumatismes représentés ne sont pas que raciaux. Économiques, sexuels, familiaux, psychologiques et physiques, ils révèlent le souci intersectionnel de l’auteure qui montre, autant dans son roman que dans son article, le tissage complexe de différentes formes d’oppressions qui participent aux conditions de vie difficiles des protagonistes: la pauvreté, le racisme, le sexisme, la violence, les luttes interraciales et de classe, tant au niveau global que local. Le champ des éthiques du care[4] accorde d’ailleurs une grande importance à la reconnaissance de la diversité et des interactions entre les différentes sources d’oppression. Ina Praetorius cite en exemple Katie G. Cannon, qui, dans Black Womanist Ethics, affirme que les Afro-Américaines ne s’identifient pas nécessairement aux propositions d’une éthique féministe universaliste. De façon similaire à ce que Morrison propose dans son article, Cannon ajoute qu’il est nécessaire de prendre en considération l’expérience particulière de différentes formes d’oppression: « Black women have created and cultivated a set of ethical values that allow them to prevail against the odds, with moral integrity, in their ongoing participation in the white-male-capitalist value system » (Cannon, citée dans Praetorius, 19). Et Home illustre effectivement la charge lourde des nombreuses couches de discrimination et d’aliénation dont sont victimes Frank et Ycidra.

C’est la nouvelle de la violence faite au corps de Ycidra, abusée par un médecin en qui elle avait confiance, qui déclenche le retour de Frank à Lotus, leur ville natale. Le lecteur découvre que l’absence de l’un ou de l’autre est un obstacle à la construction d’un chez-soi ouvert tel qu’entendu par Morrison dans son article. Le souvenir de sa jeune sœur est la seule pensée réconfortante pour Frank, sa psyché étant dominée par les traumas de la guerre et de la violence raciale. La responsabilité qu’il éprouve envers sa sœur, amalgamée à son absence, transforme son souci ordinaire en un sentiment d’urgence qui lui fait entreprendre le chemin vers une ville qu’il voulait fuir. La narration de Frank et celle de la voix inconnue sont axées sur le personnage de Ycidra et sur les évènements qui ont éloigné le frère et la soeur. Un deuxième élément prédominant est la culpabilité de Frank, multiforme et multidimensionnelle: culpabilité d’être absent alors que sa sœur est mourante, culpabilité de n’avoir pu éviter la mort de ses amis en Corée, culpabilité de trouver refuge dans l’alcool et dans la violence, puis culpabilité d’avoir assisté à la mort violente d’une enfant coréenne.

Cette coexistence particulière, constitutive de leur subjectivité, les forcent à se réorienter et à mettre en place des stratégies qui leur permettent d’être de nouveau présents (ce qui peut aussi être entendu en termes de temporalité: être de nouveau dans le présent) pour l’autre dont ils se soucient. Tel que l’exprime Nicolas Dungey à propos de ce jeu entre distance et proximité: « [T]he withdrawal of being creates an ethical gravity of care with which individuals are carried forward, and through which their relationships to others are held together » (Dungey 242). Ayant chacun frôlé la mort, Frank et Ycidra retrouvent enfin, à la fin du roman, cet autre qui est co-constitutif de leur identité et qui atténue l’effet de distance – une distance à la fois affective et géographique, marquée par différents fantômes qui parsèment leurs trajectoires respectives, qui évoquent des lieux et des événements qui les poussent à faire différents sacrifices pour retrouver cet autre essentiel à leur bien-être.

En effet, dès le début du roman, Frank et Ycidra sont confrontés à la mort. Le roman s’ouvre sur le meurtre raciste d’un homme devant leurs yeux d’enfants. Aussi, les amis morts à la guerre ainsi qu’une petite fille coréenne hantent l’esprit de Frank et troublent son sommeil, puis le font boire et lui donnent des excès de violence qui le mènent à l’hôpital psychiatrique: « It was unlike the rage that had accompanied killing in Korea. Those sprees were fierce but mindless, anonymous. This violence was personal in its delight. Good, he thought. He might need that thrill to claim his sister » (Morrison 2012, 132). Dans un désir de protection et de préservation, et forcément de réparation puisqu’il n’a pu protéger ses amis soldats et qu’il n’a su respecter la vie de la jeune coréenne en profitant de sa vulnérabilité, il repart vers le sud pour retrouver Ycidra: « No more people I didn’t save. No more watching people close to me die. No more » (134). Les différentes figures de la mort fragilisent la vie des protagonistes et fragilisent ce « home » du titre qui hante, à sa manière, ce texte dans lequel le chez-soi se dérobe constamment.

Tout comme dans Housekeeping, où le personnage de Ruth voit, au travers de Sylvie, le fantôme de sa mère Helen et, durant ses excursions en forêt, les fantômes d’enfants ayant habité les restes de la maison abandonnée, les différents spectres créent une géographie particulière autour de Frank et de Ycidra, déplaçant dans le présent les moments et les lieux difficiles du passé. Les descriptions de Frank, comme celles de Sylvie, sont souvent caractérisées par une errance qui trouble le chemin le menant à sa sœur: « And the memories that had ripened at Fort Lawton, from where, no sooner than discharged, he had begun to wander » (17). Un double mouvement opère, l’errance étant contingente de cette route obligée qu’il doit emprunter, de cette ville dans laquelle il revient malgré lui. La confrontation entre cette fuite, entreprise depuis son enrôlement dans l’armée jusqu’à son réveil à l’hôpital psychiatrique, et ce « chez-soi » qu’il tente d’établir d’abord avec une femme nommée Lily, puis à la fin en exhumant les ossements de l’homme assassiné devant ses yeux et ceux de Ycidra qu’il tente de couvrir de sa main, redéfinissent les frontières d’un chez-soi qui n’a jamais été possible et qui, même lorsque Ycidra et Frank sont réunis, reste à faire: « Frank? Yes? Come on, brother. Let’s go home » (189).

L’expérience socio-spatiale, caractérisée par ce continuum de relations interpersonnelles et interdépendantes, par les tissages géo-émotionnels particuliers entre la vie et la mort, fonctionne comme une ouverture sur le lien fondamental entre l’habiter et le care: « our relationship to death, and our inability to manage it rationally, serve as an opening to a deeper care towards others » (Dungey 245). Dungey soutient qu’habiter est donc d’abord articulé sur ce continuum du care: « a radical belonging-together that is the condition of our existence » (49). Il ajoute que cette expérience n’en est pas strictement une de construction et de prise de possession, mais consiste surtout en des conduites et pratiques du care (241). Dungey offre ainsi une lecture alternative et riche du dwelling heideggérien qui permet de poser des ancrages solides entre le care et la géographie des lieux habitables, ancrages éclairés par les représentations textuelles de Housekeeping et de Home. Dungey suggère d’ailleurs que l’expérience de l’habiter façonne et est façonnée par une forme de disponibilité envers les choses et les autres, une relationnalité (Dungey 240). C’est cette posture incertaine que convoquent les géographies du care qu’il s’agit de circonscrire en s’éloignant, malgré des maillages historiques et symboliques complexes, de la notion de chez-soi. Ces géographies du care sont ici représentées par la série d’espaces vécus et de rencontres faites par Frank et Ycidra ainsi que par les lieux dans lesquels se déploient les vies de Sylvie, Ruth et Lucille. Et bien que, dans son roman, Morrison utilise et justifie l’emploi du terme anglais « home » pour « chez-soi », elle représente, avec ce texte de fiction, la façon dont un espace à soi se développe surtout de manière relationnelle et la façon dont le seul fait d’avoir une maison ne suffit pas à être chez-soi: « You could be inside, living in your own house for years, and still, men with or without badges but always with guns could force you, your family, your neighbors to pack up and move » (Morrison 2012, 10). Les géographies du care semblent ici plus appropriées pour qualifier l’expérience socio-spatiale des personnages.

Morrison affirme aussi dans son article qu’un travail de réinvention du chez-soi, réfléchi en fonction des impacts de la race et du genre, permet de s’éloigner d’une construction raciste de l’espace habité et permet de magnifier ce qui est vraiment important: « race magnifies the matter that matters » (Morrison 1997, 8). Elle utilise d’ailleurs un vocabulaire caractéristique des propositions du care pour traiter des enjeux raciaux, et cet accent placé sur ce qui importe est d’ailleurs présent dans l’œuvre littéraire, alors que le personnage de Frank ne reconnait plus sa ville natale ni la maison qu’il habitait avant la guerre. Cette absence de reconnaissance, ce flou psychique et géographique, causé par le racisme, l’exclusion, la fuite et le trauma, le pousse à réinventer sa vision du home et à en ouvrir les frontières lorsqu’il retrouve sa sœur Ycidra: « He had no idea what he would do once he got to where Cee was » (Morrison 2012, 141).

Housekeeping, de Marilynne Robinson, et Home, de Toni Morrison, nous donnent accès à des représentations de vies humaines qui, pour des raisons différentes et en contextes très différents, offrent leurs vies déjà précaires et se mettent à la disposition des autres. Ces personnages ont besoin des autres, mais les autres ont aussi besoin d’eux, mettant en lumière des pratiques du care et un langage du souci peu explorés dans l’espace du texte littéraire, mais qui révèlent des stratégies nouvelles pour mieux vivre des situations d’oppression et habiter les lieux. L’interdépendance des sujets représentés dans ces textes de fiction est aussi caractérisée par la co-constitution entre ces sujets et leurs espaces de vie, ce qui souligne l’importance de lire ces pratiques et ces expressions du care en lien avec les représentations de l’espace – lire les géographies du care – afin de mieux comprendre comment l’expérience socio-spatiale intime est liée de près aux questions relatives à la protection, à la préservation et au souci de l’environnement et de l’entourage.

[1] Robinson, Marilynne. Housekeeping. 1980. New York: Picador, 2004. p.195.

[2] Il est important de reconnaitre l’apport théorique important de la vaste littérature sur le concept du chez-soi. Cette notion a été considérablement étudiée, critiquée, revisitée, mise en doute et déconstruite, et elle demeure un trope important de l’imaginaire occidental (Young, 2005. Voir aussi Moore, 2010). Une large portion de la recherche sur ce concept tend à l’amalgamer avec la sphère privée et domestique. Une partie importante du travail critique moderne et contemporain sur le sujet du chez-soi et de l’espace domestique remettent en doute sa nature, à savoir s’il s’agit d’un espace, d’un lieu, d’un affect ou de pratiques, pour le cerner (Mallet 62).

[3] Il y aurait beaucoup à dire sur la subversion des rapports genrés dans l’œuvre de Robinson et sur son exploration parfois radicale de l’espace de la maison comme élément central dans la construction de la subjectivité féminine. Voir Geyh, 1993; Hedrick, 2010; Galehouse, 2000; et Kaivola, 1993.

[4] Il ici nécessaire de clarifier l’usage des « éthiques féministes » au côté des « éthiques du care ». Si plusieurs éthiciens et éthiciennes les confondent parfois, il est plus prudent de spécifier que les éthiques du care émergent d’une pensée éthique anglo-saxonne et « initialement féministe, [qui s’est] révélée plus largement un projet de société » (Laugier 2012, 9). Une majorité de travaux critiques aux croisements du care et du féminisme contemporain concluent que In a Different Voice, de Carol Gilligan, a créé les premiers ponts entre éthique, care et présence des femmes dans la société: « Gilligan’s insights allow a fundamental critique of a centuries-old ethical discussion which had driven female experience into the spheres of the natural, private and contingent » (Praetorius 14). Comme le soulignent Laugier et Molinier, le care est, dans son fondement, féministe, puisqu’il soulève et articule des questionnements qui font appel à la place de tous et toutes dans le fonctionnement démocratique: « Il devient un outil pour une analyse politique critique quand nous utilisons ce concept pour révéler des rapports de pouvoir et la persistance du patriarcat » (75).

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