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L’aveu par l’écriture de soi ou la tentative de résolution d’une injonction paradoxale de l’institution psychiatrique — Agathe Martin

L’écriture autobiographique est une pratique très répandue chez les personnes atteintes de pathologie psychiatrique. Que ce soit à travers des ateliers d’écriture réalisés au sein de structures médico-sociales ou par un exercice libre du récit de soi par l’autobiographie, de nombreux malades psychiques se prêtent à cet exercice littéraire sur soi. Aujourd’hui, ce phénomène de l’écriture de soi des personnes connaissant ou ayant connu une schizophrénie, un trouble bipolaire, des états limites, ou d’autres pathologies psychiatriques graves, prend une autre ampleur avec la publication de leurs récits autobiographiques. Ainsi, une dizaine d’autobiographies de ce type paraissent chaque année en France et ce, depuis une dizaine d’années. Ces écrits autrefois confinés au seul domaine de l’intimité de leur auteur deviennent des livres édités. Des révélations de personnalités se déclarant malades psychiques accompagnent ce mouvement. Ces deux faits posent la question de la fonction pour ces auteurs et personnalités, de cette démarche de récit de soi. Pourquoi écrire son autobiographie lorsque l’on est atteint d’une pathologie psychiatrique ? Est-ce là une action politique visant à faire reconnaître comme acteur de la société les personnes atteintes de pathologie ? Est-ce une action cathartique visant à alimenter un processus de rétablissement ? Entre tentative de gouvernement de soi et tentative de gouvernement des autres, ces questions, qui se posent pour l’ensemble des personnes atteintes auteures de leur autobiographie, se pose également pour moi, malade psychique passée par plusieurs écrits de soi. C’est par l’analyse de ma propre démarche que je vais chercher à élucider le rôle de l’écriture de moi dans mon parcours que celui-ci soit conçu comme un parcours de rétablissement ou comme un processus de subjectivation. Le rétablissement et la subjectivation sont deux éléments en interaction et ne peuvent réellement se distinguer dans une (re)-construction de soi. Ce sera donc à ma démarche d’écriture que je vais m’intéresser et des liens de cette écriture de moi avec ma subjectivation. Pour permettre une lecture de ce phénomène d’autobiographie, je me demanderai s’il est possible de considérer ces écritures autobiographiques d’un sujet « fou » comme une forme de l’aveu, tel que théorisé par Foucault (Foucault, 2012) ? Par ailleurs, le système psychiatrique et plus largement la société néolibérale pousserait-elle la personne ayant connu la maladie et l’institution psychiatrique à se livrer à un retour sur soi dans une forme d’aveu proche de celle théorisée par Foucault ? Pour répondre à nos deux questions nous examinerons notre expérience personnelle de l’écriture autobiographique, et chercherons dans la compréhension subjective de celle-ci à déterminer s’il s’agit d’une forme nouvelle d’aveu que la société imposerait à ses sujets « fous », en la confrontant à la notion d’aveu de Foucault principalement développée dans son cours donné à l’Université de Louvain en 1981 : Mal faire, dire vrai.

Ma démarche d’écriture
C’est en 2001, alors que j’avais 22 ans, que je suis internée pour la première fois en psychiatrie. Le diagnostic de psychose tombe assez rapidement et se crée alors un fossé entre mon moi rêvé d’avant l’internement et mon moi réel de malade psychique alors enfermée. Je deviens un être inconnu pour moi-même, ne pouvant accepter mon nouveau statut de « folle ». Commence alors un long cheminement qui permet une conscientisation progressive de ce que la société fait ou veut faire de moi en tant que personne atteinte d’une pathologie psychiatrique. Puis, viendra plus tard après l’admission de cette assignation, une résistance à cette unique perception de moi comme sujet « folle » et parallèlement pourra se matérialiser quelque chose de l’ordre d’un processus de rétablissement. Ce parcours de subjectivation brièvement décrit et ce processus conjoint de rétablissement, tous deux imbriqués, sont émaillés de périodes d’écriture sur moi qui me permettent de former mon identité. L’écriture a eu pour fonction pour moi de créer du sens aux expériences vécues et de « faire de l’individu, un sujet », comme le souligne Lainé (Lainé, 1998). C’est à travers l’écriture que j’ai pu me réapproprier mon être et me transformer en sujet de mon existence. Comme le signale Bruner, « la construction de soi est un produit du récit biographique » (Bruner, 1991), l’écriture sur soi permet l’avènement du sujet.

Le premier écrit d’une centaine de pages que je produis est réalisé en 2003. Sorte de voyage onirique dans le domaine de la folie et du délire, Une petite voix est le récit détaillé de la psychose qui m’envahit en 2003. La première fonction de ce récit oniroco-délirant est de fixer des souvenirs de contenus psychotiques qui semblaient s’enfuir chaque jour un peu plus. De peur de ne plus accéder à ces contenus psychiques, je décide de les coucher sur papier avant qu’ils n’aient totalement disparus de mes souvenirs. Ce texte est une forme littéraire brute du délire. Malgré la mise en intrigue propre au contenu même de la psychose, le texte est assez décousu et peu lisible pour qui est extérieur à l’univers de la folie. Cette écriture a une fonction cathartique mais cherche aussi à faire vivre ce qui était interdit d’exprimer dès lors. Comme pour garder une trace de quelque chose d’interdit à vivre, j’expulsais les éléments délirants que les traitements faisaient disparaître et que l’institution m’interdisait de faire vivre. Il s’agissait aussi de comprendre ce qui s’était passé en moi durant cette période, et de donner du sens à une expérience brute que le système psychiatrique contraignait à oublier et à rejeter comme non-porteuse de signification.

Le deuxième est un roman autofictionnel écrit en 2005. Je ne l’ai jamais revu est une autofiction qui sera publiée 10 ans plus tard. Il s’agit tout d’abord, d’un hybride entre le récit d’une vie psychique « délirante » et celui d’une vie psychique « normale ». Signifiant par là la possibilité de la psychose dans l’univers du récit, cette forme de perception, délirante, pose la question de l’origine des éléments du récit dans le réel, dans la psychose ou dans l’imagination non-psychotique. Pour tenter d’être fidèle à ce qui m’a animé au moment de l’écriture, le recours à l’autofiction et non à l’autobiographie « fidèle » s’est imposé. Par le fait que les souvenirs de cette période m’apparaissaient par bribes, il me semblait impossible de rester fidèle à un réel difficilement accessible dans sa vérité. L’imagination créait un lien entre des faits de l’histoire de ma vie pour lesquels il m’apparaissait impossible de trouver un sens directeur global. J’ai donc opté pour l’autofiction qui a permis de retranscrire une démarche, un sens du récit, une construction narrative proche du ressenti de mon vécu. Il s’agit donc plus du récit d’une intériorité à travers des événements parfois réels, parfois fictionnels mais produisant sur cette intériorité l’effet réellement ressenti à l’époque. En taisant la psychose chez moi dans le récit mais en faisant revivre la vie psychique vécue à cette époque par ce jeu entre événements réels et fictionnels, je partageais mon expérience de la folie tout en éludant mon propre caractère psychotique. Il s’agissait d’une démarche de présentation de soi comme sujet. Cet écrit constituait une sorte d’étape de présentation de soi à soi, car je n’ai pas cherché à publier dans un premier temps. Il était préalable à une étape de présentation de soi aux autres. Avec toujours à l’idée de ne pouvoir présenter abruptement la folie au lecteur parce que cette énonciation aurait créé un fossé entre lui et moi, difficilement franchissable, cet écrit a eu une fonction dans mon regard de moi sur moi. Il m’a permis de voir où je devais introduire de la fiction pour ne pas étaler la folie, et donc où se situait la folie chez moi. Ceci m’a permis d’en faire une part de moi-même et de ne pas me résumer à celle-ci, ce qui était un élément important pour mon rétablissement à venir alors. Il est ainsi possible de se demander pourquoi vouloir transmettre son vécu psychique à d’autres ? Pourquoi ne pas chercher à transmettre des faits réels mais un vécu psychique ? Je pense que je voulais deux choses : répondre à une injonction sociale qui me demandait qui j’étais, et ce que j’avais fait, en lien direct avec ma disparition, mon hospitalisation et la pose d’un diagnostic. Une sorte de question des proches de l’époque qui demandaient indirectement et tacitement de me justifier sur cet épisode, et que je transposais sur le corps social dans son ensemble comme une demande globale de justification sur moi-même. Et ensuite, si j’ai choisi de transmettre un vécu psychique et non des faits réels, c’est bien parce que la réalité n’est perceptible et n’existe que par l’expérience que nous en avons. Qu’importe au fond les faits, l’important était de dire ce que j’avais vécu et ce n’est pas par des faits bruts que cela s’avérait possible, mais par des faits travestis.

Le troisième écrit est une nouvelle : Anton. Il date de 2006 et fait environ 15 pages. Il ne s’agit plus là d’un récit de soi dans le passé mais d’une projection de soi dans le futur. L’histoire repose sur une romancière qui utilise les éléments délirants de sa psychose comme des éléments fictionnels du roman. On voit bien là encore le jeu entre délire et fiction qui est en question dans les écrits. Peut-être peut-on penser que l’écriture de la fiction permet au sujet fou de faire vivre son délire psychotique hors de lui-même dans un jeu de communication entre lui et les autres pour qui il demeure inaccessible, mais aussi dans un jeu de survivance de cette psychose qui meurt chaque jour un peu plus sous l’effet des traitements médicamenteux et dans un jeu de valorisation du délire en quelque chose de positif : l’écriture littéraire. Ce texte posait donc les questions de mon avenir comme sujet fou, de la communication des éléments délirants à l’autre, de la survivance de cette part de moi-même que l’institution psychiatrique rejette totalement et de son utilité pour moi et pour d’autres.

Le quatrième écrit aujourd’hui inachevé est la matérialisation de l’ambition précédente de faire vivre les éléments de psychose dans des récits. Inspirée par des personnages fictifs issus de mes épisodes délirants, ce roman visait à les faire vivre sur papier, ne sachant comment gérer le deuil de ces « amis imaginaires » que la médecine me volait. Il s’agissait également de travailler mon aptitude à la création littéraire telle que je la percevais, pur produit d’une imagination non-délirante. On voit bien là le rôle de la psychiatrie qui en nommant mon imagination psychotique comme pathologique me la fait entrevoir comme sans valeur et l’exclue comme source légitime de l’écriture littéraire. Je perçois alors les éléments de la psychose comme des objets non-créatifs, non-artistiques, alors qu’ils constituent au même titre que les éléments tirés au forceps à l’imagination bridée du romancier, des éléments de fiction littéraire créatifs. Il y avait là aussi pour moi l’idée de sortir de l’étiquette de « folle », pour accéder à celle d’écrivain uniquement. Cette tentative d’écriture fictionnelle pure, alimentée par les éléments de délires psychotiques échouera pour la simple raison que j’ai vécu la réalimentation de ma psychose comme une mise en danger. Le recours même à l’imagination sera vécu sur un mode où je me sentais à tout instant au bord du précipice de la psychose. Ceci m’amènera à aller, en bonne occidentale, vers la raison et vers des études à vocation de recherche scientifique, vers la rationalité, la vérité etc. Cette démarche de recherche sera également motivée par une volonté de comprendre le monde après avoir compris une part de moi-même.

L’aveu psychiatrique chez Michel Foucault
“L’aveu est un acte verbal par lequel le sujet pose une affirmation sur ce qu’il est, se lie à cette vérité, se place dans un rapport de dépendance à l’égard d’autrui, et modifie en même temps le rapport qu’il a à lui-même” (Foucault, 2012). Par cette courte citation se dégage les enjeux de l’aveu. Celui-ci a pour Foucault cinq dimensions principales que nous allons explorer pour le domaine de la psychiatrie.

Tout d’abord, l’aveu est la déclaration d’une faute commise. Quelle faute a donc commis une personne atteinte de maladie psychiatrique pour que tout au long de l’histoire de la folie, il y ait cette présence de l’aveu face au psychiatre, psychologue, psychothérapeute, psychanalyste etc. ? Est–ce sa propre folie ou la non-reconnaissance de celle-ci ? Si comme nous le dit Foucault en 1981, « tout au long de l’histoire de la psychiatrie, on ne peut être fou et avoir conscience qu’on est fou », la reconnaissance de sa folie vaut guérison ou tout au moins cheminement vers la guérison. Ceci fait qu’en psychiatrie, l’aveu est « une pièce décisive dans l’opération thérapeutique », il signale le malade comme guéri ou guérissable. L’écrit de soi a donc ici valeur de reconnaissance de sa folie et de sa guérison avérée. Il s’agit pour le fou qui s’écrit de ne plus être fou.

L’aveu pour Foucault, c’est aussi le passage du non dit au dit, avec un non dit porteur d’une certaine valeur autre que son statut de vérité, quelque chose de l’ordre du caché, du moralement répréhensible. Là aussi, l’aveu en psychiatrie : la reconnaissance de sa folie suppose (et pose) les manifestations psychotiques dans l’ordre du moralement répréhensible, dans l’ordre du mal. Mais si le malade doit avouer sa folie, il ne doit pas avouer ses folies et en étaler le contenu au grand jour. Créant une distorsion, une injonction paradoxale de la forme : il faut avouer sa folie mais taire, nier, rejeter le contenu de sa folie ; la psychiatrie place le malade en situation de devoir se dire factuellement, concrètement, réellement en niant sa vie psychique, en limitant son discours au réel rationnel, à la vérité extérieure, et en reléguant le contenu psychotique au domaine du moralement mauvais. On voit là le passage du non dit au dit par l’exposition de soi de l’autobiographie. Dans son modèle littéraire, celle-ci cherche à être exhaustive, transparente et à traquer la part inconnue de l’auteur. En cela, elle constitue à plein une forme d’aveu.

L’aveu est également porteur d’un engagement au vrai. Il s’agit pour le malade de dire le vrai à propos de lui, tout en restant dans l’injonction paradoxale précitée. Ceci crée une poisant dire le vrai sort le « mal » du fou. La vérité du délire a par ailleurs longtemps été en débat en psychiatrie. Après avoir été longtemps rejetées, les manifestations psychiques délirantes sont considérées depuis peu comme vraies par le corps médical. La question du réel et du vrai se pose. Ces manifestations psychiques sont réelles et vraies pour le malade, elle le sont aussi dans l’absolu pour le monde et donc pour le psychiatre. Pourtant, bon nombre de patients de la psychiatrie actuelle sous la pression de l’institution désignent encore ces manifestations comme fausses et irréelles, alors qu’elles sont plutôt de l’ordre de l’irrationnel. L’aveu en psychiatrie est donc un discours porteur d’un engagement au vrai mais dans les limites de ce que l’autre-psychiatre admet comme vrai. Il s’agit presque plus de s’engager à dire vrai alors qu’on est fou que de réellement dire vrai. Contrairement à la justice pénale, c’est l’engagement qui est central en psychiatrie aux côtés d’une vérité finalement secondaire. Par l’autobiographie, le patient réitère son engagement au vrai, il se signale comme volontaire pour avouer et est même spontané dans la démarche d’aveu.

D’autre part, l’aveu est porteur d’une relation de pouvoir et est en ce sens coûteux pour celui qui avoue. Par l’aveu de sa folie, le patient « signe le contrat asilaire », l’acceptation de l’enfermement. Des stigmates de ce fonctionnement sont encore décelables dans nos institutions psychiatriques actuelles sous la forme des modes d’hospitalisation : libre (avec consentement) ou contraint (à la demande de proches, médecins psychiatres ou juges). Il est ici clair que l’aveu (ou consentement) va déterminer un mode d’enfermement plus ou moins répressif. On peut se demander dans quelle mesure la conscience et la reconnaissance de la psychose la rendent moins « dangereuse » pour soi ou pour les autres. Toujours est-il que l’hospitalisé « libre » bénéficiera de possibilités de sorties, de communications avec l’extérieur élargies. En ce sens, l’aveu est « récompensé » encore aujourd’hui dans l’institution psychiatrique, comme il l’est dans les institutions pénales. L’autobiographie participe en ce sens à une démarche de soumission à l’autorité institutionnelle et sociale. Elle reste une réponse à une injonction particulièrement forte sur les personnes atteintes, un élément qui pourra en faire des sujets pour le reste de la société.

De plus, l’aveu est porteur d’une requalification de celui qui avoue. L’institution psychiatrique incarnée entre autres par le psychiatre, requalifie le fou en homme ou en femme sain(e). Par l’aveu au psychiatre, le fou se libère du « mal » et est requalifié pour la société. L’institution psychiatrique objective l’individu et le considère comme responsable ou non de ses actes, en fait un citoyen libre ou captif, le cantonne à être objet de l’institution ou sujet de la société par son jugement basé entre autres sur l’aveu. L’aveu a un rôle décisif dans le jugement porté par l’institution qui outre les diagnostics purement cliniques, considère avec plus ou moins de respect l’individu selon qu’il ait ou non avoué sa folie. Or le fonctionnement en société de l’individu atteint de maladie psychique n’est pas forcément indexé sur son regard sur lui-même et sur le fait qu’il se considère comme fou.

Plus largement, dans nos sociétés chrétiennes occidentales de gouvernement par la vérité, où on assiste à une « croissance massive de l’aveu » et où « cette croissance tend […] à de plus en plus lier l’individu à sa vérité ([…] l’obligation de dire la vérité sur lui-même), à faire fonctionner ce dire vrai dans ses rapports aux autres, et à s’obliger par cette vérité dite » (Foucault, 2012), la pratique de l’autobiographie apparaît comme une injonction sociale forte pour qui veut se poser en sujet. Il apparaît que l’aveu autobiographique du fou, constitue une forme de « super- aveu », spontané et exhaustif, qui requalifie le fou en « fou-pas-si-fou » pour l’institution et la société et qui peut constituer un sésame pour l’insertion sociale. Dans mon cas spécifique de sujet « fou », peut-on parler d’une forme d’aveu ?

Ma démarche autobiographique : un aveu foucaldien?
En reprenant écrit par écrit ma démarche autobiographique, peut-on parler d’aveu au sens foucaldien ? Une petite voix a été conditionnée par le refus tacite de la part de l’institution d’entendre le contenu de la psychose et par l’idée que quelque chose s’y jouait quand même pour moi. Sans tentative de publication, pensant que ce vrai-faux n’intéresserait personne malgré le tournage d’un court-métrage sur la base de cet écrit, la dévalorisation du contenu du délire par l’institution rejaillissait sur ma perception alors hautement négative de l’expérience psychotique. Il s’agissait d’un mal presque à expurger dans une démarche de purification mais pas de communication, ce qui nous ramène là totalement à l’aveu chrétien. Je ne l’ai jamais revu, est l’expression du contenu de la folie mais sans l’aveu de la folie. S’y exprime une coupure forte entre l’aveu de la folie et l’histoire de la manifestation de cette folie. Ces deux éléments m’apparaissent alors inconciliables. Cette coupure se manifeste également par la recherche d’une vérité du vécu psychique à travers un réel travesti sans que l’héroïne que j’étais de cette autofiction ne soit désignée comme psychotique. Tout se passe comme si je transformais le réel pour atteindre le vrai de la folie sans toucher au précepte institutionnel du refus d’entendre le contenu de la folie au prix d’un travestissement des faits. Le discours de cette autofiction respecte également le précepte de dire un discours rationnel. Ceci est une forme de résolution de cette injonction paradoxale. Le paradoxe est alors renversé : je dis que je ne suis pas folle mais je dis la vérité sur le contenu de ma folie. Je respecte là totalement la dissociation prescrite et me crée une forme d’aveu qui répond aux exigences de l’institution. En un sens, je ne respecte pas la loi exigeant de ne pas parler de ses folies, mais je respecte l’esprit de la loi, le dire vrai. Anton intervient plus tardivement alors je suis reconnue comme sujet ayant admis sa folie, ayant dépassé le déni. Je suis dès lors autorisée à devenir autre chose et à ne plus me justifier. Je peux envisager de devenir quelqu’un d’autre qu’une « folle ». Ceci m’amène à envisager le métier d’écrivain et de m’y projeter tout en ne rejetant pas ma part de folie que l’institution me rappelle. Ceci fait d’Anton un aveu programmatique. Il ne m’a pas parlé de toi, est un moment où même si l’activité littéraire est recherchée, les éléments de la psychose sont disqualifiés par moi-même, considérés comme non artistiques, non légitimes et non littéraires. La qualité d’écrivain est alors recherchée et est en lien avec une capacité à développer une imagination hors de la psychose. C’était pour moi comme si la psychose ne pouvait contenir que du mauvais et comme si l’imagination psychotique n’avait pas la valeur artistique légitime à l’activité créatrice. Commence alors à s’éloigner l’aveu des folies pour entrer dans l’aveu de la folie elle-même par le renoncement à ces dernières. De ce fait, intervient une recherche et un aveu de la vérité par la démarche scientifique qui me fait passer mon temps à tenter de dire vrai…

Apparaît dans ma démarche globale d’écrits une construction de moi comme sujet, un processus de réponse à l’injonction paradoxale primaire de la psychiatrie à ses patients qui se manifeste dans l’aveu : dire que je suis fou sans jamais dire ce que contient ma folie. Ainsi, j’ai d’abord exprimé à travers ces écrits le contenu de la folie dans l’intimité de l’écriture non publiée. Puis j’ai écrit ce qu’était ma folie sans admettre être folle, respectant ainsi l’injonction paradoxale de l’institution. Puis, j’ai essayé de devenir ce sujet qui se dit fou sans décrire sa folie tout en la conservant, mais extirpée de son statut de psychose pour entrer dans celui de l’imagination artistique et littéraire. Ce parcours de l’aveu de mes folies à l’aveu de ma folie est révélateur du travail de l’institution psychiatrique sur le sujet fou et ne saurait y être réduit, ni en être émancipé. Il est en quelques sortes une réponse à cet aveu psychiatrique imposé en psychiatrie qui pose un paradoxe qu’il s’agit de comprendre et auquel le fou doit répondre pour pouvoir se construire en tant que sujet.

On voit bien là comment se constituer en sujet fou suppose la conformation à cette injonction de dissociation entre l’idée d’être fou et l’idée d’avoir des folies en soi. Ma subjectivation est passé par la conformation au modèle de l’institution psychiatrique, et ce en dépit des résistances réelles que j’y ai opposées : on constate aisément le passage du choix de l’écriture de la folie-manifestation en niant la folie- maladie, au choix de l’écriture de la folie-maladie en niant la folie-manifestation. Se dessine tout au long du parcours d’écriture de soi ce jeu subtil de coexistence impossible entre la folie-maladie et la folie-manifestation et les détournements complexes en lien avec cette injonction paradoxale. Pourtant, à chaque étape en moi coexistaient ces deux formes que l’institution me contraignait à séparer. Pour en revenir à l’aveu de mon expérience, on pourrait dire que l’injonction à l’aveu de la folie-maladie est purement sociale et institutionnelle et que l’injonction à l’aveu de la folie-manifestation est quant à elle une démarche personnelle presque cathartique, en tous cas une démarche de construction de soi voire de résistance. Et si l’aveu foucaldien possède par ailleurs une fonction de triage entre bonnes et mauvaises pensées, c’est bien dans le domaine psychiatrique le tri entre les pensées autour de la folie-maladie qui s’avèrent bonnes pour l’institution médicale et les pensées autour de la folie-manifestation qui sont mauvaises et à taire ou tout du moins à rejeter. L’autobiographie a ce rôle de triage et cherche dans mon cas principalement à résoudre cette injonction paradoxale de l’aveu en psychiatrie. Même si d’autres éléments ont pu jalonner ce parcours d’écrivant, la résolution de ce paradoxe reste un des fils conducteur flagrant de la démarche.

 

Bibliographie

Bruner, Jerome Seymour. “The narrative construction of reality ». Critical Inquiry, 18.1: 1991. Print.

Foucault, Michel. Mal faire, dire vrai : Fonction de l’aveu en justice. University of Chicago Press, 2012.

Lainé, Alex. « Faire de sa vie une histoire ». Théories et pratiques de l’histoire de vie en formation. Desclée de Brouwer, 1998.