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Le fou, cet enfant de la société. L’aliéné tel que considéré par les premiers psychiatres — Ginette Jubinville

Le 21 novembre 1862, une cérémonie protocolaire, présidée par le Dr Parchappe, inspecteur général des asiles d’aliénés et délégué à l’événement par le Ministre de l’Intérieur, inaugurait dans la cour d’honneur de la Maison Impériale de Charenton, un des principaux asiles de la capitale française d’alors, l’œuvre d’Armand Toussaint (1806-1862),[1] la statue de Jean-Étienne Esquirol (1772-1840), un des pères de l’aliénisme[2] français. Le public d’élite qui compose l’assemblée rassemble le doyen de la Faculté de Médecine de Paris, des membres de l’Académie impériale de médecine, du Conseil d’hygiène public et de la Société Médico-psychologique, ainsi que de nombreux médecins, aliénistes, employés des administrations publiques, des autorités et des notables. Au son d’une marche triomphale et sous les applaudissements nourris, le voile est retiré et l’œuvre est révélée aux membres de l’assemblée. Que représente cette œuvre qui a fait l’objet d’un tel déploiement de protocole et de grandeur imposante ? [3]

C’est une sculpture monumentale (figure 1). Le groupe sculpté représente Esquirol et un enfant lové contre lui à ses pieds. Esquirol est assis, vêtu d’un large manteau, d’un costume bourgeois avec un nœud à la Byron. D’une main en un geste protecteur, il recouvre l’enfant d’un pan de son manteau. Et de l’autre main, il écrit dans un épais manuscrit posé sur ses genoux, expression de son apport scientifique au développement de la psychiatrie. L’enfant, qui symbolise la personne de l’aliéné dans ce haut-lieu de la psychiatrie française qu’est l’hospice de Charenton, est représenté recroquevillé, nu, son corps enroulé dans un drap qu’il tient contre lui. Bras croisés sur sa poitrine, la tête sur l’épaule, les yeux fermés, il se blottit contre le corps de l’aliéniste. L’ensemble posé sur une stèle qui porte l’inscription « ESQUIROL », est littéralement encastré dans l’architecture de cet hospice que l’aliéniste a dirigé à titre de médecin-chef pendant quinze années, de 1825 à sa mort en 1840. Il a de plus été un des concepteurs avec l’architecte Émile Jacques Gilbert (1793-1874), pour la reconstruction élaborée à partir de 1831 mais dont la construction effective ne débute qu’en 1838. [4]

Figure 1 – Armand Toussaint, Esquirol, 1861, bronze et fonte, h, 180 cm, la, 158cm, pr, 107 cm, in situ, sous la chapelle de l’hospice de Charenton, Saint-Maurice, Hôpital Esquirol, photographie de l’auteure (2012).

La niche qui abrite le groupe sculpté est située au centre même de l’ensemble architectural, les deux grands escaliers d’honneur se déploient de part et d’autre de la représentation de l’aliéniste. Cette niche est incorporée dans des éléments architectoniques, colonnes, fronton, entablement, qui reproduisent la forme d’un temple grec, en réponse à la même forme, celle de la chapelle qui surplombe l’entrée monumentale de l’asile (figure 2).

La niche et le temple, en marbre du Jura, allient matériau noble et forme structurée qui s’opposent aux murs des escaliers et de la structure de l’édifice, faits de moellons assemblés en appareil grossier et irrégulier (figure 3). Par sa forme, par son emplacement, par sa matérialité et par son symbolisme, la statue d’Esquirol protégeant l’aliéné, représenté sous les traits d’un enfant paisible, accueille le visiteur à l’asile de Charenton, depuis 1862.

Figure 2 – Armand Toussaint, Esquirol, 1861, in situ, sous la chapelle de l’hospice de Charenton, Saint-Maurice, Hôpital Esquirol, photographie de l’auteure (2012).

Figure 3 – Armand Toussaint, Esquirol, 1861, in situ, entre les grands escaliers de l’hospice de Charenton, Saint-Maurice, Hôpital Esquirol, photographie de l’auteure (2012).

Cette œuvre est une représentation de la folie qui est, sans contredit, très éloignée des stéréotypes traditionnels qui cherchent à marquer de manière visuellement perceptible la maladie mentale, état intériorisé mais qui peut parfois se manifester violemment. Les insensés, les fous, ont été sujets de représentation par les artistes, bien avant la psychiatrie et la médicalisation de la folie. Déjà depuis l’Antiquité, la folie fascine et fait peur à la fois. Si elle n’est pas toujours considérée comme une maladie, elle est toujours, par contre, une construction sociale. Suivant les communautés et les croyances populaires, elle est absence de sagesse, péché, possession diabolique, ou perte de raison. Sander L. Gilman met en lumière comment l’altérité du fou est construite par l’image. Selon lui, dans une culture donnée, les stéréotypes se trouvent mis en représentation selon la personnification de l’antithèse ou de l’exact opposé du groupe qui a produit la catégorie.[5] Il a passé en revue ces motifs dans l’iconographie occidentale du Moyen-âge au dix-neuvième siècle. Ce sujet est discuté dans son ouvrage Seeing the Insane dans lequel il aborde la question des illustrations médicales de la folie.[6] Il a établi quatre catégories visuelles pour rendre visible la folie, et marquer l’altérité du fou : l’apparence faciale, la position étrange du corps, contorsionné, tête et membres agités, le geste désordonné et incohérent, l’expression exagérée, signes d’un état psychologique trouble et envahissant. La Fête des fous de Breughel l’Ancien offre une bonne image de ces différentes manifestations visibles de folie (figure 4).

Figure 4 – Pieter Breughel L’Ancien, 1559, Fête des fous, gravure par Pieter Van der Heyden.

L’œuvre de Toussaint se pose comme le contrepoint des images de fous figés dans leur altérité, dans leurs différences. Ma contribution aux questions portant sur la représentation de la folie prend un tout autre axe que ces représentations stéréotypées. M’appuyant sur les œuvres commandées et reconnues par les premiers psychiatres en France au début du dix-neuvième siècle, je ferai plutôt ressortir qu’en ce début de la spécialisation médicale qu’est alors l’aliénisme, il en est tout autrement. Cette nouvelle branche de la médecine inaugurée par celui que l’on appelle maintenant le Père de la psychiatrie française, Philippe Pinel (1745-1826), a plutôt vu l’aliéné comme l’enfant de la société. En effet, l’enfant est reconnu au dix-huitième siècle selon les particularités propres à son âge et à son développement. Pinel reprend cette théorie en appliquant les mêmes principes à l’aliéné, qui est comme l’enfant, un être fragile qu’un esprit sain, ordonné et rationnel peut modeler avec douceur et former pour en faire un citoyen respectable. L’attitude paternaliste des premiers psychiatres est à la fois basée sur une volonté de guérison, sur un but humaniste et sur un désir d’établir scientifiquement leur nouvelle science.

L’œuvre de Toussaint est significative de cette attitude nouvelle envers l’aliéné et servira d’appui à l’ensemble de la discussion qui permettra, en proposant une image du fou tel que vu par les scientifiques qui ont fait de son étude leur spécialisation, de retracer les premières démarches des aliénistes français du dix-neuvième siècle. On y verra que la science psychiatrique, dès ses tout débuts, a opéré selon une volonté de comprendre et de soigner le malade de l’esprit, en le confrontant à la personne raisonnable et sensée de l’aliéniste.

Une symbolique du faible et du démuni

L’aliénisme se développe en cherchant à imposer une autorité sur l’esprit des malades, celle du médecin spécialiste. Son corps, sa présence physique, sa prestance deviennent des modèles et des normes de comportement pour guider l’aliéné. On peut le voir, l’expression du paternalisme envers l’aliéné, considéré comme l’enfant de la société, l’enfant à éduquer et à protéger, est encore, en 1862, la figure de représentation en présence dans l’œuvre de Toussaint. D’une part, l’aliéniste puissant et sensible et d’autre part, le contre-modèle représenté ici par l’enfant, fragilisé et confiant. Ce qui est particulièrement étonnant dans cette œuvre de Toussaint, c’est la représentation de l’aliéné, personnifié dans le corps d’un enfant. Au-delà de la symbolique du faible et du démuni, et du lien entre l’enfance et l’aliénisme des premières théories rousseauistes de Pinel, la figure de l’enfant permet d’établir avec force le contre-modèle par rapport au portrait de l’aliéniste pour les représentations de l’aliéné. Mais ici c’est un contre-modèle qui n’exclut pas. L’aliéné aux pieds d’Esquirol est un être affaibli certes, mais un être sain, serein, sans marques stéréotypées de la folie, un être au potentiel de développement affirmé, un être qui ressemble tellement à l’aliéniste qu’il est sa représentation en puissance. L’enfant, tout comme Esquirol, exprime une grande paix intérieure et, par leur fusion corporelle dans la masse du bronze coulé, par leurs expressions similaires, mêmes nez droits, mêmes sourcils, mêmes yeux baissés, mêmes sourires, il semble qu’ils se réconfortent l’un l’autre. Nulle part dans les ouvrages étudiés dans un corpus portant sur les six premières décennies du développement de l’aliénisme,[7] les cas représentés ont-ils porté sur des cas de maladies mentales infantiles.[8] Les asiles qui ont été construits et où la psychiatrie se développe et se professionnalise, abritent des malades mentaux qui sont tous des adultes. Les enfants sont soignés ailleurs.[9] La folie ayant, selon les premiers aliénistes, des causes morales et faisant une large place à l’étude des passions et des désirs factices suscités par le milieu social, l’enfant est donc exclu du champ de la première psychiatrie.[10] Aussi, la présence d’un enfant aux pieds d’Esquirol dans cette œuvre commémorative ne peut qu’étonner. En fait, elle est clairement l’expression et la personnification du concept même d’aliéné tel qu’il subsiste en 1862. Armand Toussaint semble ainsi avoir réglé de manière convaincante la question de la représentation des aliénés, question qui a animé les échanges entre artistes et aliénistes au début du dix-neuvième siècle.

Les représentations d’aliénés commandées par les premiers psychiatres

En effet, dans le domaine de la représentation de l’aliéné commandée par les premiers psychiatres, les premières œuvres qui accordent à l’aliéné son individualité s’éloignant des types et stéréotypes de l’Ancien Régime, créent un groupe d’images qui forment un sous-genre inédit du genre du portrait postrévolutionnaire. Le Recueil de Têtes d’Aliénés dessinées par Georges-François-Marie Gabriel pour un ouvrage de M. Esquirol, relatif à l’aliénation mentale, réalisé par Georges-François-Marie Gabriel (1775-1836), est un recueil en deux portions distinctes. Dans celle de 1813 (figure 5), l’artiste accorde toute autonomie et toute subjectivité au fou.

Figure 5 – Georges-François-Marie Gabriel, Fou par amour, Recueil de Têtes d’Aliénés, 1813.

Parmi les premières représentations d’aliénés, ce Recueil de Gabriel est exemplaire de cette reconnaissance de subjectivité, une avenue qui a malheureusement été rapidement abandonnée. L’expression de l’individualité et de la non-altérité de l’aliéné, ne correspond pas au projet de nosographie et de classification qui doit stigmatiser le malade pour rendre visible son désordre mental. Esquirol croit en la lecture de la physionomie des patients dans son observation clinique. L’aliéné est son objet d’étude et l’idée à l’origine de sa démarche scientifique est que des traits similaires, visibles et reconnaissables, doivent être observables d’un patient à l’autre pour un diagnostic similaire. «  [J’ai fait dessiner plus de deux cents aliénés] Peut-être un jour, publierai-je mes observations » (ESQUIROL, Étienne (1838). Des maladies mentales considérées sous les rapports Médical, hygiénique et médico-légal, p. 167). Ce Recueil n’a jamais été publié par l’aliéniste qui en a fait commande à l’artiste, ces études d’aliénés ne semblent pas s’être avérées concluantes pour répondre à la classification nosographique qu’Esquirol souhaite mettre en forme. Un portrait d’aliéné, dans toute son autonomie et son individualité, comme dans les œuvres de Gabriel, ne peut servir le projet aliéniste de se mesurer à la médecine du corps, de se légitimer en spécialisation médicale et de se professionnaliser. Il s’avère inopérant pour tenter de cerner l’essence de la folie. C’est donc le corps physique du malade qui, dans ses attitudes, ses expressions, ses attributs et dans un environnement d’appareillage hospitalier, est nécessaire pour exprimer visuellement la maladie mentale : le corps, tel qu’observé cliniquement, mis en scène, exposé, soumis au voyeurisme du spectateur et de l’aliéniste, dans ses différents états pathologiques. Après les dessins de Gabriel du début du siècle, la commande des aliénistes se durcit dans ses prérequis, et la représentation des aliénés dans les traités psychiatriques, inverse le modèle identitaire que représente la forme idéale du portrait de l’aliéniste, construisant, par un regard insistant sur l’altérité de l’aliéné, son ostracisation et donnant à voir en somme, non pas l’aliéné, mais le regard que le médecin spécialisé pose sur lui. Les ouvrages scientifiques de cette période se développent donc dans ce sens. On peut l’observer dans le traité psychiatrique publié par Esquirol en 1838, ESQUIROL, Étienne (1838). Des maladies mentales considérées sous les rapports Médical, hygiénique et médico-légal),[11] illustré de vingt-sept lithographies d’Ambroise Tardieu. (figure 6), ou encore dans les représentations d’aliénés dessinés par Jean-Joseph Thorelle[12] pour Bénédict Augustin Morel, dans deux ouvrages : de 1852, Traité théorique et pratique des maladies mentales (figure 7) et de 1857, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives (figure 8).

Figure 6 – Ambroise Tardieu1838, Fureur et manie : Planches VII, VIII, lithographies de l’ouvrage d’Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal.

 
 

 

 

Figure 7 –Jean-Joseph Thorelle, Athanase S, 1852, lithographies, de Bénédict Augustin Morel, 1852, Traité théorique et pratique des maladies mentales

Figure 8 – Jean-Joseph Thorelle, Arrêts de développement, dégénérescences héréditaires: Joseph, 20 ans; Adélaïde, 22 ans, Planche II, 1857, lithographie, de Bénédict Augustin Morel, 1857, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Philippe Pinel et les fondements de l’aliénisme

On le voit, la représentation de la personne du fou dans le corps d’un enfant, s’éloigne des représentations qui marquent la folie telle qu’on la trouve dans les premiers ouvrages scientifiques. D’où l’importance de l’œuvre de Toussaint comme point marquant dans l’histoire du développement de la psychiatrie et de son message humaniste reconnaissant le fou dans ses différences mais sans le marquer d’altérité. C’est d’abord Philippe Pinel, le maître à penser d’Esquirol qui développe la psychiatrie française sur un modèle paternaliste et qui fait le lien entre l’aliéné et l’enfant.

La grande innovation de l’aliénisme est de reconnaître la subjectivité du fou et d’instaurer le traitement moral, s’opposant au traitement de la folie qui reposait jusqu’alors sur des actes imposés au corps pour exorciser la folie. Dès les premières théorisations de Philippe Pinel, en lien direct avec la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, l’aliéné devient l’enfant de la société. En effet, figure du faible et de celui qu’il faut protéger et guider, l’aliéné est souvent comparé par Pinel à un jeune enfant qu’une figure paternelle doit constamment ramener sur le bon chemin. Les analogies sont nombreuses entre le nouveau regard sur l’enfant et celui que Pinel et l’aliénisme naissant posent sur l’aliéné. On considère désormais l’enfant comme un adulte en devenir et on cesse de nier les spécificités de cette période de la vie. De même, avec l’aliénisme, la folie n’est plus le triste apanage d’êtres autres dont la raison est complètement perdue, mais la folie est considérée comme un privilège exclusif de l’humanité, et est même constitutive de l’expérience humaine. « L’enfant a sa place dans l’ordre de la vie humaine: il faut considérer l’homme dans l’homme et l’enfant dans l’enfant. » (Rousseau, cité dans KAYSER, Christine et coll. L’enfant chéri au siècle des Lumières : après l’Émile, 2003, p. 24). On pourrait ajouter, il faut considérer l’aliéné dans l’aliéné.

Tout l’espoir prodigué par la science aliéniste repose sur ce postulat fondateur. L’aliéné n’est pas Autre. L’influence rousseauiste sur les théories à la base de la fondation de l’aliénisme est bien marquée et les parallèles entre l’éducation des enfants et le traitement moral envers les aliénés sont d’ailleurs clairement exprimés par Pinel lui-même :

Que d’analogie entre l’art de diriger les aliénés et celui d’élever les jeunes gens que l’un et l’autre exigent. C’est une grande fermeté, et non des manières dures et repoussantes; c’est condescension raisonnée et affectueuse, et non une complaisance molle et asservie à tous les caprices (Pinel 1809 : 20, cité aussi dans GOLDSTEIN, Jan Ellen, Consoler et classifier : l’essor de la psychiatrie française, 1997, p. 144).

La volonté de Pinel, dans les premières années de l’aliénisme, de reconnaître les spécificités de l’aliéné, comme l’époque reconnaît les spécificités de l’enfant, est une véritable affirmation de la non-altérité de l’aliéné. C’est un être qui nous ressemble, un nous-même possible. Les prémisses de la psychiatrie reposent sur cette aspiration à la reconnaissance de la subjectivité du fou.

Cette nouvelle volonté de traitement des malades mentaux s’adresse à la partie sensée qui demeure toujours présente dans l’esprit, considérant l’aliéné mental comme un être à réincorporer dans une société normalisée. Ces malades mentaux, hier encore considérés comme des bêtes ou à tout le moins comme des êtres n’ayant pas dépassé un état primaire, regagnent leur plein statut d’être humain puisque désormais la médecine psychiatrique a établi que la maladie peut frapper n’importe qui et en tout temps.

Présence paternelle

Le portrait intitulé Le médecin Philippe Pinel et sa famille (figure 9), peint en 1807, par Marie-Anne-Julie Forestier (1782-après 1843) exprime avec force la présence paternelle, le modèle à suivre, le guide spirituel. La parenté de pensée entre la place nouvelle reconnue à l’enfance dans la société des Lumières et la place nouvelle reconnue à l’aliéné au tout début du dix-neuvième siècle permet de faire une double lecture de l’œuvre de Forestier. La composition du tableau construit certes la figure du père de famille qu’est Pinel, mais elle construit aussi la figure du père de la psychiatrie française.

Figure 9 – Julie Forestier, Le médecin Philippe Pinel et sa famille, 1807, huile sur toile, 146 x 114 cm. Collection privée, Europe. Courtesy Marty de Cambiaire.

Le tableau représente Philippe Pinel au sein de sa famille, posant dans un jardin. Par sa position assise, Pinel se présente comme la figure de la stabilité, la base solide de la famille. Représenté en présence de sa jeune épouse et de ses enfants, Philippe Pinel figure l’image du père, dans une société où le rôle paternel a connu une valeur considérable dans les débats politiques. L’Empire a redéfini le citoyen idéal en termes de son statut paternel, ce statut ayant progressivement remplacé le mythe de fraternité, fondateur de la République (HALLIDAY, Tony. Facing the public : portraiture in the aftermath of the French Revolution, 2000, p. 71).

Le Portrait de la famille Pinel s’inscrit dans la nouvelle tradition du portrait familial qui se déploie au début du dix-neuvième siècle, et poursuit le sens nouveau du genre qui prend sa source au siècle précédent, exprimant les valeurs qui se sont largement répandues postérieurement à la parution de l’Émile (1762) de Jean-Jacques Rousseau.[13] En reconnaissant à l’enfant une place spécifique dans la société, Rousseau a aussi redéfini le rôle du père et de la mère, les engageant à élever eux-mêmes leurs enfants de manière à construire des êtres épanouis moralement et physiquement. La famille devient présente dans la peinture française et non seulement la famille aristocratique présentant sa descendance ou la famille paysanne des scènes de genre, mais bien la famille bourgeoise, affichant l’intimité et l’affection qui unissent ses membres. De ces rapports familiaux de tendresse, d’éducation, et de guide moral, la peinture de la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième, offre plusieurs exemples. Je retiens notamment, d’Anne-Louis Girodet-Trioson, le Portrait de Docteur Trioson donnant une leçon de géographie à son fils, de 1803 (figure 10), qui représente un père directement impliqué dans l’éducation de son enfant, ou de 1796, le Portrait du peintre Isabey, par François Gérard qui dénote d’un rapprochement entre père et fille, Isabey guidant tendrement, mais fermement sa fille, la tenant par la main (figure 11).

 

 

Figure 10 – Anne-Louis Girodet-Trioson, Portrait du Docteur Trioson donnant une leçon de géographie à son fils, 1803, huile sur toile, 101 x 79 cm

 

Figure 11 – François Gérard, Portrait du peintre Isabey, 1796, huile sur toile 194,5 x 130 cm.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette image de la famille Pinel que l’on peut transposer du projet pédagogique au projet thérapeutique, découle de ce nouvel intérêt envers les plus faibles d’une communauté. Les deux enfants Pinel sont tendrement, mais fermement retenus par leurs parents. Pour l’enfant, c’est la dépendance envers ses parents et ses éducateurs et pour l’aliéné, c’est la dépendance envers le médecin spécialisé et les gardiens. Et surtout, dans les deux cas, c’est la volonté de mouler ces esprits façonnables selon le modèle de bonne conduite, du parent, du maître, de l’aliéniste.

Ce que le projet pédagogique réclame des enfants, correspond en tous points à ce que l’on cherche à imposer aux aliénés. C’est la soumission, la maîtrise et le contrôle de l’humeur. Et que demande-t-on comme qualités physiques et comportementales à l’enfant dit civil, au début du dix-neuvième siècle?[14] Son apparence doit présenter un « front libéral»,[15] des yeux « doux et paisibles », un nez « paisible et net », des joues « ornées d’une honte naïve », et « une bouche fermée »,[16] de même qu’un air de modestie, de soumission, de dépendance, la tranquillité d’âme et la paix intérieure lui donnant de la grâce, toutes ces qualités que l’on retrouve chez l’enfant du groupe sculpté de Toussaint.

Le portrait de la famille Pinel, datant des toutes premières années de l’aliénisme, se révèle comme un manifeste des théories et des principes fondateurs qui en forment la base. La reconnaissance de la subjectivité du fou et de son identité propre, avec ses spécificités mentales, trouve modèle dans le nouveau regard porté sur l’enfant issu du siècle des Lumières et sur les particularités liées à cet âge de la vie. Le fou, comme l’enfant, représentent l’espoir d’une société meilleure.

L’asile, prolongement du corps de l’aliéniste

L’asile conçu au dix-neuvième siècle, est vu selon le modèle familial agrandi et la figure du père est celle qui exprime les valeurs de base de l’aliénisme et son rapport à l’aliéné. Le premier contact avec l’hospice de Charenton se fait, encore de nos jours,[17] par la rencontre du corps de  l’aliéniste protégeant l’enfant de la société, l’aliéné.

L’inauguration de la statue d’Esquirol, dans le contexte de l’apogée du Second Empire, est un prétexte pour le gouvernement en pleine réforme de Napoléon III[18] de marquer les hauts faits de la puissance française et les succès de sa médecine sont à revendiquer comme des accomplissements de la nation. Le domaine de l’aliénisme est un sujet sensible particulièrement significatif, puisque avec cette spécialisation médicale, la France et  l’Empereur se portent garants des progrès de leur civilisation en matière de science et d’humanisme.

Tout en accomplissant cette œuvre de bienfaisance publique, destination essentielle de la Maison impériale de Charenton, l’État, dans sa munificence, s’est proposé un but plus large et plus élevé qui justifie complètement la grandeur de ses sacrifices pour la fondation de cette institution. Ce but, c’était la création d’un établissement qui pût servir de modèle, et qui fût, par son organisation administrative et médicale, l’image la plus parfaite des progrès atteints par la psychiatrie dans notre pays. (Inauguration de la statue d’Esquirol, « Discours de Parchappe ». 1862, p.10).

La statue d’Esquirol par Armand Toussaint en 1862 est importante dans la quête de reconnaissance du fou qui anime toute la période de la psychiatrie naissante. Au-delà de sa puissance de commémoration d’un grand homme, cette œuvre rend à Esquirol, de manière posthume, son idéal de consolation au pouvoir thérapeutique. Par sa personnification du fou en la personne de l’enfant, avec tous les espoirs qu’elle implique, cette œuvre célébrée lors de son inauguration par tout le gratin des sociétés médicales et psychiatriques de l’époque, restaure visuellement la non-altérité du fou, que les premiers traités psychiatriques avaient mise à mal.

Bibliographie

Beauvalet-Boutouyrie, Scarlett,  « La mise en place des hôpitaux pour enfants malades à Paris (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », Histoire, économie et société, n° 4, 2003. [En ligne]. Persée: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2003_num_22_4_2334

Charenton, Maison impériale de (22 novembre 1862). Inauguration de la statue d’Esquirol, Paris : J.-B. Baillière et fils.

Esquirol, Étienne,  Des maladies mentales considérées sous les rapports Médical, hygiénique et médico-légal, par E. Esquirol, médecin en chef de la Maison Royale des Aliénés de Charenton, Ancien inspecteur général de l’Université, membre de l’Académie Royale de médecine, etc., Paris : J.B. Baillière, Librairie de l’Académie Royale de Médecine, vol. Tome second, 1838.

Gabriel, Georges-François Marie. Recueil de Têtes d’Aliénés dessinées par Georges-François-Marie Gabriel pour un ouvrage de M. Esquirol, relatif à l’aliénation mentale, Paris : Bibliothèque Nationale de France, 1813-1823.

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Goldstein, Jan Ellen, Consoler et classifier : l’essor de la psychiatrie française, Le Plessis-Robinson : Collection Les Empêcheurs de penser en rond : Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, 1997.

Grandière, Marcel,  « Quelques observations sur l’enfant au XVIIIe siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 87, n° 1, 1980.

Halliday, Tony, Facing the public : portraiture in the aftermath of the French Revolution, Manchester : Manchester University Press, Coll. « Barber Institute’s critical perspectives in art history », 2000.

Kayser, Christine et coll., L’enfant chéri au siècle des Lumières : après l’Émile, Marly-le-Roi/Louveciennes : S.l.: Musée-promenade ; L’inventaire, 2003.

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Marty De Cambiaire, Laurie, « Marie-Anne-Julie Forestier, Le médecin Philippe Pinel avec sa femme Jeanne et ses fils Scipion et Charles ». Tableaux français du XVIIe au XIXe siècle, article 10, Catalogue d’exposition. 2011. [En ligne]. http://www.martydecambiaire.com/files/catalogues/French_Paintings.pdf.

Morel, Bénédict Augustin, Traité théorique et pratique des maladies mentales, considérées dans leur nature, leur traitement et dans leur rapport avec la  médecine légale des aliénés, Nancy, Paris : Grimblot et veuve Raybois, (Nancy); J.B. Baillière (Paris), 2 vol. 1852.

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Nysten, Pierre- Hubert,  Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, des sciences accessoires et de l’art vétérinaire : ouvrage augmenté de la synonymie grecque, latine, allemande, anglaise, espagnole et italienne et suivi d’un glossaire de ces diverses langues, Paris, Londres, New-York : J.-B. Baillière, 1855.

Pinel, Philippe, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, ou la manie, Paris : Richard Caille et Ravier, 1801.

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Rousseau, Jean-Jacques, Émile, ou, De l’éducation, À Amsterdam : Chez Jean Néaulme libraire, 1762.

 

[1]  Élève de David d’Angers, il remporte le deuxième prix de Rome en 1832. Il expose au Salon entre 1836 et 1850, et devient en 1847, professeur de sculpture à l’École des beaux-arts. Il réalise de nombreuses commandes publiques dont plusieurs sont l’expression de la force : notamment La Force de 1857, décor extérieur de l’aile Daru de Palais du Louvre, œuvre qui représente la force sous la forme d’un enfant au corps puissant ; au Palais de Justice de Paris, un ensemble La Loi et la Justice, et à la basilique Sainte-Clotilde de Paris, un haut relief représentant un Christ assis sur un trône. Sources : Encyclopédie des sculpteurs français : http://www.wikiphidias.fr

[2]  À l’origine de la psychiatrie, le terme utilisé pour désigner la science des maladies de l’esprit, était aliénisme. Le mot psychiatrie est utilisé en 1808 par l’allemand Johann Christian Reil. Il demeure non, ou peu usité en France durant tout le dix-neuvième siècle, et n’apparaît dans un dictionnaire médical français, qu’en 1855, NYSTEN, Pierre- Hubert, Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, des sciences accessoires et de l’art vétérinaire : ouvrage augmenté de la synonymie grecque, latine, allemande, anglaise, espagnole et italienne et suivi d’un glossaire de ces diverses langues, Paris, Londres, New-York : J.-B. Baillière, 1855, p. 1034) qui donne comme définition : « Doctrine des maladies mentales et de leur traitement ».

[3]  L’événement a été commenté le 29 novembre 1862, dans la Gazette Médicale de Paris, no. 48, dans la Revue Hebdomadaire : « Inauguration de la statue d’Esquirol ».

[4]  Pour l’historique de l’architecture de Charenton avant et après Esquirol et Gilbert, je renvoie à PINON, Pierre et Institut français d’architecture. L’hospice de Charenton : temple de la raison ou folie de l’archéologie / Charenton Hospital ; temple of the reason or archeological folly, 1989, Bruxelles : Mardaga.

[5]  Ma traduction de: « Each category is perceived as either the embodiment or the antithesis of the group which has provided the category ». GILMAN, Sander L., Seeing the insane, New York, Toronto :  J. Wiley : Brunner/Mazel Publishers, 1982, p. xi.

[6]  Voir GILMAN, Sander L., Seeing the insane, New York, Toronto :  J. Wiley : Brunner/Mazel Publishers, 1982, p. 72-101, chapitre « The medical illustration of madness ».

[7]  Pour un développement vraiment approfondi du sujet, se référer à la thèse de l’auteure : JUBINVILLE, Ginette, Représenter et construire la psychiatrie en France, 1801-1863. L’art des premiers aliénistes, Thèse de doctorat, Université de Montréal, 2014.

[8]  Le seul portrait connu d’un enfant aliéné est celui de l’Enfant Sauvage de l’Aveyron, dessin anonyme ou peut-être exécuté par l’aliéniste Itard lui-même. Ce dessin a été repris par Moreau de la Sarthe (1806 Tome VIII – pl. 524), dans la planche qui reprend une des illustrations de Pinel 1801.

[9]  En 1802, à Paris, ouvre l’Hôpital des Enfants malades, premier hôpital spécialisé dans le soin prodigué aux enfants. Avant cette période, les enfants qui sont en institution, le sont parce qu’ils sont abandonnés ou orphelins. Pour plus de documentation sur les hôpitaux pour enfants à Paris aux dix-neuvième et vingtième siècles, je renvoie à l’article : BEAUVALET-BOUTOUYRIE, Scarlett, « La mise en place des hôpitaux pour enfants malades à Paris (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », Histoire, économie et société, n° 4, 2003, p. 487-498. [En ligne]. Persée: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2003_num_22_4_2334

[10]  Ce n’est qu’à la fin des années 1850, que le terme de « démence précoce », issu de la théorie de la dégénérescence de Morel, commence à reconnaître une forme d’affection qui débute avant l’âge adulte. Emil Kraepelin (1856-1926) a poursuivi ce travail et son influence dans le domaine, sera considérable (POSTEL, Jacques et Claude Quétel,  Nouvelle histoire de la psychiatrie, Paris : Dunod, 2004, p. 228-229).

[11]  Ambroise Tardieu fait partie d’une famille de graveurs reconnue en France et la tradition familiale de transmission de la pratique de l’art de la gravure remonte jusqu’à Jacques Nicolas, graveur du dix-septième siècle, spécialisé dans les gravures de cartes et dans les domaines plus académiques, de portraits et de peintures d’histoire. L’oncle d’Ambroise, Pierre Alexandre Tardieu (1756-1844) s’est spécialisé dans le genre du portrait et il s’est démarqué par son implication à faire reconnaître la gravure reproductive à sa juste valeur, de vraie gravure, comme un art différent de la gravure d’artiste. Parmi ses œuvres les plus importantes, on note la gravure de l’œuvre perdue de Jacques-Louis David, Lepelletier de Saint-Fargeau (1793).
Ambroise, son neveu, graveur au burin et lithographe, est un artiste qui réalise de très nombreux portraits de médecins, botanistes, scientifiques pour différents ouvrages, ainsi que des planches pour d’autres ouvrages médicaux : Pierre François Olive Rayer, Traité des maladies de la peau, Paris : J.-B. Baillière, 1835; Baudet- Dulary, Essai sur les harmonies physiologiques, Paris: J. B. Baillière, 1844.

[12]  Le peintre est présenté sur le site consacré à l’art lorrain : http://artlorrain.com/jean-joseph-thorelle, qui reprend les données du Bénézit de 1999 : « Peintre d’architectures, lithographe et dessinateur, il est né le 11 mai 1806 à Hennecourt (88) et mort en 1889 à Nancy. Outre de bons tableaux de genre, cet artiste a produit un grand nombre de dessins à la plume, d’un fini et d’une netteté remarquables ». Une version plus récente du Bénézit (2006) indique que le nom de l’artiste est parfois orthographié Thorel.
Il est à noter aussi que l’important catalogue d’images et de portraits de la Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine (BIU) inscrit Therelle.

[13] Christine Kayser, conservateur du musée Promenade (Louveciennes), développe sur la coutume précédant Rousseau de donner les enfants en nourrice, de les confier à des gouvernantes ou à des couvents ou collèges, toutes institutions qui, pour Rousseau, ne sont pas propices au bon développement de l’enfant. Christine Kayser, L’enfant chéri au siècle des Lumières, « En famille : de l’héritier à l’enfant chéri », 2003, p. 13-27.

[14]  Le dix-neuvième siècle a reconduit, surtout à ses débuts, la sensibilité développée au siècle précédent.

[15]  Devant cette description, on ne peut que présumer qu’un front « libéral », signifie un front lisse, droit et haut.

[16]  Ces citations proviennent de Jean de Viguerie, L’institution des enfants, Calman-Lévy 1978 : 255, cité dans l’article de Marcel Grandière, « Quelques observations sur l’enfant au XVIIIe siècle. » Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest no. 87 (1), 1980, p. 51-63.

[17]  Maintenant appelé Hôpital Esquirol (établissement public de santé Esquirol – EPS Esquirol), hôpital encore dédié à la psychiatrie.

[18]  L’Empire prend alors une tournure plus libérale, vers une monarchie constitutionnelle. Après l’amnistie générale décrétée au retour de la Campagne d’Italie, Napoléon III recherche de nouvelles victoires dans l’administration de son pays.