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L’animal que l’on [ne] mange [pas] Représentations médiatiques et artistiques, par Ophélie Véron


 

Introduction

La consommation de viande ne cesse de croître sur la planète. Un Américain consomme en moyenne 124 kg de viande par an, soit le triple de ce que ses parents consommaient en 1960 (USDA 2007 ; WRI 2010). Paradoxalement, nous n’avons jamais eu autant d’animaux de compagnie. Un foyer américain sur trois possède un chat et près de 40% d’entre eux, un chien (APPA2009). Nos enfants grandissent entourés de peluches représentant des animaux. Nous lisons depuis le plus jeune âge des histoires mettant en scène des animaux domestiques ou sauvages. Nos films sont emplis de petites bêtes joyeuses et attachantes, à l’exemple de Babe, Sauvez Willy, ChickenRun, ou, plus récemment Zootopie de Walt Disney. Cet amour à l’égard des uns semble en contradiction avec notre goût pour les autres : comment expliquer que, d’un côté, nous participions chaque année au massacre de près de 69 milliards d’animaux terrestres et que, d’un autre côté, nous nous attendrissions devant les péripéties d’un petit cochon en vadrouille ?

C’est qu’il existe un « paradoxe de la viande » (Loughnan et al.), qui se traduit par un amour partagé pour notre tranche de bacon et pour notre petite chatte Minette. D’une part, un animal invisibilisé, objectifié, fragmenté en côtelettes, boudin et bavette, une entité abstraite et désindividualisée se dénombrant en grammes, kilos et livres, en cheptel, tonnage et « têtes » de troupeau, une vie « démentalisée » et « oubliée », dont la consommation est considérée comme naturelle, normale et nécessaire (Joy). D’autre part, un animal que l’on nomme, nourrit et caresse, à qui l’on reconnaît une personnalité, des envies et des besoins, et que l’on pleure infiniment quand il vient à disparaître. Nous aimons les animaux et, pourtant, nous aimons les manger. Et ceci n’est pas sans poser problème : nous éprouvons un inconfort psychologique à mener en parallèle ces deux comportements. C’est ce que l’on appelle la dissonance cognitive (Festinger).

Il existe des possibilités d’atténuer cette dissonance. Si l’une de ces possibilités implique de modifier notre comportement en cessant de consommer de la chair animale, le végétarisme n’est pourtant pas la stratégie la plus communément adoptée. Changer notre perception des animaux ou, plutôt, de certains animaux, est une manière bien plus courante d’affaiblir cette dissonance. Car, comme le suggèrent Boyka Bratanova et al., catégoriser un animal comme « nourriture » plutôt que comme « animal de compagnie » modifie profondément la manière dont nous le percevons et, en particulier, sa capacité à souffrir. Cette catégorisation peut se faire par différents biais et touche à notre représentation des animaux. C’est donc par nos représentations culturelles que nous avons la capacité de réduire ou de mettre en lumière le phénomène de dissonance cognitive qui caractérise notre rapport aux animaux.

Dans cet article, je m’attacherai à étudier les différentes représentations des animaux que nous mangeons. Je défendrai l’idée suivante : si une majorité de gens peuvent à la fois aimer et manger des animaux sans ressentir un trop grand inconfort psychologique, c’est principalement en raison de la manière dont les animaux sont représentés culturellement et médiatiquement. Je m’intéresserai ici aux représentations de « l’animal-à-manger » et aux différentes stratégies mises en place par les publicitaires de l’agro-alimentaire pour atténuer le sentiment de dissonance cognitive. J’étudierai ensuite comment ces représentations peuvent être contestées, en analysant les « réponses » des défenseurs de la cause animale. J’examinerai ici les représentations de « l’animal-à-ne-pas-manger » et les différentes méthodes des activistes végétariens et véganes pour révéler la dissonance cognitive. Je mettrai en lumière les codes, symboles et associations métaphoriques de ces deux types de représentations qui visent, pour le premier, à perpétuer l’exploitation animale et, pour le second, à la combattre. J’espère ainsi montrer comment nous pouvons bâtir des représentations culturelles plus justes des animaux, détachées de tout stéréotype et de toute idéologie dominante.

Comment aimer et manger les animaux ? La théorie de la dissonance cognitive.

Forgé en 1957 par Leon Festinger, le concept de « dissonance cognitive » désigne un état d’inconfort psychologique qui survient lorsque deux éléments de connaissance entrent en contradiction chez un individu. Souvent, l’opposition surgit quand une information externe vient démentir une connaissance interne. C’est le cas lorsqu’un individu qui considère la consommation de lait animal comme normale et non problématique apprend que l’exploitation des vaches laitières est cause de souffrance animale. Se met alors en place un mécanisme psychologique, par lequel l’individu tente de réduire cette contradiction, la plupart du temps en modifiant l’un ou l’autre des deux éléments. Ayant reçu une nouvelle information, trois stratégies s’offrent à cette personne :

  • Un changement comportemental : l’individu agit de sorte que son comportement entre en consonance avec son nouveau savoir. Je décide de ne plus boire de lait de vache.
  • Un changement d’attitude par réinterprétation de l’information : l’individu écarte ou modifie les informations dissonantes ou recherche des informations consonantes pour décrédibiliser la source de l’information. Théoriquement, les vaches ne devraient pas souffrir quand on prend leur lait, il n’y a donc pas de raison qu’il y ait souffrance en pratique ; d’ailleurs, ma grand-mère a une vache et un veau et elle ne tue pas ce dernier pour boire le lait de la vache ni ne prend de lait à son détriment.
  • Un changement cognitif : l’individu ne modifie pas son comportement, mais la perception qu’il en a ou la signification qu’il lui donne. Tout le monde boit du lait de vache, c’est donc normal d’en boire, et puis, c’est indispensable à ma santé, je ne peux pas faire autrement.

 

Ces changements ne sont pas exclusifs et c’est leur dynamique qu’il convient de considérer (Séré de Lanauze et Siadou-Martin). Dans la majorité des cas, il semble que le changement comportemental soit le plus difficile à mettre en œuvre, contrairement aux deux derniers.

C’est la raison pour laquelle les promoteurs de la consommation d’animaux tendent à exploiter ces deux leviers, en jouant sur les représentations des consommateurs afin de réduire la dissonance. Bien que manger de la viande soit une pratique profondément ancrée dans notre culture, nous ne voulons pas être constamment confrontés à l’image de l’animal vivant et sensible au moment de passer à table. C’est la raison pour laquelle les messages publicitaires doivent « maintenir une distinction claire entre les animaux à aimer en tant que membres de la famille […] et les animaux à manger ou exploiter » (Lerner et Kalof 570), distinction renforcée par le fond culturel dominant. Commentant Geertz, Steve Baker note que « le sens commun a un monopole sur la réalité. Ce sont sa signification, ses vérités et sa conception particulière de la réalité qui sont motivés de la façon la plus convaincante qui soit et naturalisés le plus profondément possible. Ceci à lui seul donne au sens commun le pouvoir significatif le plus influent » (171). Il rejoint ici Pierre Bourdieu (1979), qui voit dans le sens commun un mécanisme de domination : pour parvenir à ses fins, un pouvoir doit faire en sorte que son système apparaisse comme le « monde naturel ». Manger de la viande de porc ou boire du lait de vache font partie des représentations si bien ancrées dans le sens commun que l’on n’y prête guère attention.

J’analyserai maintenant plus en détail ces représentations en examinant les différentes stratégies d’atténuation de la dissonance cognitive mises en place par les promoteurs de la consommation de chair animale.

L’animal-à-manger

Plusieurs types de représentation des animaux sont décelables dans les messages « pro-viande » réalisés par les publicitaires travaillant pour des filières de production animale. Ces « faiseurs de mythe » visent, selon Melanie Joy (98), à renforcer l’idée selon laquelle il est naturel, normal et nécessaire de consommer de la viande, ce qui fait en sorte que le public mange son gigot sans se poser de questions. Leurs messages utilisent plusieurs stratégies : l’abstraction, l’objectification, la triNisation et la caricaturisation animale.

Abstraction

La première stratégie mise en place dans les publicités « pro-viande » vise à dissocier la viande de l’animal vivant. L’idée est de désanimaliser l’animal-à-manger et, par là-même, de l’abstraire et le désindividualiser. Plutôt que percevoir l’animal dans son assiette comme un individu ayant eu une existence, un caractère et une trajectoire de vie propres, il s’agit de le présenter comme une abstraction, un être générique. Ainsi ne parle-t-on pas d’un cochon, mais de viande de porc. Ainsi que le souligne Estiva Reus, on utilisera alors des lieux communs, volontiers dépréciatifs, pour qualifier les membres de cette espèce animale. Les vaches sont bêtes (ne parle-t-on pas d’ailleurs de « regard bovin » ?), les poules idiotes et les cochons sales, comme le rappelait si bien le slogan d’une publicité française pour l’élevage breton : « il grogne, il pète et pourtant… grâce à lui, vous mangez sain, sûr, bon et breton ! ». Les publicitaires vont même jusqu’à tenter d’altérer certaines représentations, si l’image véhiculée par l’animal semble trop positive. Ainsi, la filière cunicole française, en 2009 a créé « Cyril le lapin », personnage irritant et insupportable, joué par un homme portant des oreilles de lapin. Les publicités s’achevaient sur le slogan : « Le lapin, il mérite bien de passer à la casserole ! ».

Le langage employé par les messages publicitaires et présent dans l’inconscient collectif tend à désanimaliser l’animal. Ainsi ne parle-t-on pas de « vache morte » ou « tuée », mais de « viande de bœuf » ; de même, on utilise le terme « porc » plutôt que « cochon », « poulet » plutôt que « poule », « gibier » plutôt que « chevreuil », « biche » ou « sanglier ». L’animal-individu est ici réduit à une seule entité : l’animal-à-manger. L’idée est d’évacuer toute référence à l’animal : c’est ce que Scott Plous nomme « la dissociation », Carol J. Adams, le « référent absent », Florence Burgat, « l’oubli » et Joy, « l’invisibilité ». Car telle est la stratégie déployée par les filières de production animale : l’invisibilisation de l’animal derrière la « viande », un terme générique et abstrait qui, comme le suggère Adams « contribue à la naturalisation du phénomène de consommation des corps d’animaux morts. […] Les objets désignés par ces termes de masse n’ont pas d’individualité, pas d’unicité, pas de spécificité, pas de particularité ». L’animal est ainsi invisibilisé de trois façons : par la mort, par la définition (ou la dénomination) et par la métaphore. L’abstraction, la désindividualisation et la consommation ne font qu’un unique processus.

Objectification

Adams pose la question suivante : comment quelqu’un devient-il quelque chose ? Selon elle, pour être considéré comme consommable, un animal doit d’abord devenir un objet. L’objectification comprend deux étapes : la fragmentation et la démentalisation.

Les animaux sont d’abord objectifiés par la fragmentation. D’animal, un individu est réduit à de la viande, puis à un ensemble de fragments consommables. Le cochon devient du « jambon », du « bacon » ou des « saucisses », des « pieds de porc », des « andouillettes » ou des« côtelettes ». Une série de publicités (figure 1) promouvant une sauce d’accompagnement de viande, Bango, témoigne de cette fragmentation : une silhouette animale (représentant, selon les affiches, une poule, un mouton ou une vache) est reconstituée à la façon d’un puzzle par des assiettes contenant des plats à base de la viande de cet animal. Ainsi les ailes de la poule sont-elles représentées par une assiette contenant des ailes de poulet rôties sur un lit de verdure et les côtes du mouton par des côtelettes en sauce. Un être vivant est ainsi « séparé de sa signification ontologique », n’existant plus que « par ce qu’il représente » (Adams 73), au même titre que des pommes, du pain ou un plat de pâtes carbonara.

L’animal est également objectifié par la démentalisation : on ne prête pas de capacités mentales aux animaux que l’on mange. Une expérience menée par Steve Loughnan et al. met en lumière ce processus de négation : des personnes ayant consommé un aliment carné (viande de bœuf) avant de répondre à un questionnaire reconnaîtront moins de considération morale à l’égard des vaches que des personnes ayant mangé un aliment végétal (noix de cajou). Des expériences menées par Brock Bastian et al. ont mis en lumière un processus similaire de réduction de la dissonance cognitive par un ajustement des croyances au comportement : quand on consomme de la chair animale, on a tendance à nier en partie la sensibilité et donc la souffrance animale, afin de se sentir moins concerné par ce que les animaux subissent.

TriNisation

La dissonance cognitive est également réduite par ce que je nomme une stratégie de triNisation, à savoir de naturalisation, normalisation et « nécessitation » de la consommation de viande, pour reprendre les termes de Joy. Les messages publicitaires mettent en avant le fait qu’il est naturel, normal et nécessaire pour l’homme de consommer la chair d’autres espèces animales. La naturalisation joue sur l’idée que l’humain est omnivore et que les animaux ou les produits d’origine animale sont « faits » pour être mangés par l’homme. La normalisation s’appuie sur l’idée que la plupart des gens mangent de la viande et qu’il est donc normal de faire de même. Finalement, la nécessitation joue sur l’idée que la viande est essentielle à la survie humaine.

Ainsi le slogan publicitaire « Trois produits laitiers par jour » met-il en lumière ces normes, sous-entendant qu’il est normal, naturel et nécessaire de consommer trois produits laitiers chaque jour : l’inverse pourrait mener à des carences et être dangereux pour notre santé. De la même manière, le slogan « Le bœuf, c’est ce qu’il y a au dîner », utilisé par une filière bovine américaine, suggère cette équation entre l’animal et la nourriture : l’animal est fait pour être mangé et un dîner traditionnel ne peut pas ne pas contenir de viande. On retrouve d’ailleurs souvent dans les messages médiatiques l’idée qu’un repas dépourvu de viande est un repas triste. Le terme même de « repas sans viande » témoigne de cette construction symbolique, car sa signification présuppose qu’un repas ordinaire contient nécessairement ou ordinairement de la viande (Heinz et Lee).

Les messages publicitaires jouent beaucoup sur une idée similaire : celle de la tradition. Ainsi que le rappelle Martin Gibert, la normalisation est préfactuelle : on consomme de la viande car il en a toujours été ainsi. Le terme « traditionnel » précède souvent les produits carnés : « poulet traditionnel de Loué », « saucisses traditionnelles » ou « andouillettes traditionnelles de Guémené ». La tradition est ici gage de normalité, mais aussi de qualité et de patriotisme, comme le suggère une publicité pour les volailles fermières d’Auvergne. Une éleveuse est ici photographiée, peintures de guerre indiennes sur les joues, tenant fièrement dans ses bras un coq et suivie par un escadron de volailles. Le slogan « Défendons bec et ongles la qualité auvergnate » évoque le fond culturel de la consommation de viande : le terroir, la communauté et l’appel au sentiment national sont mobilisés et associés à la « qualité » dont ils sont gages.

Caricaturisation

La publicité et les médias privilégient un vecteur de représentation de l’animal : le dessin. Les animaux sont plus souvent dessinés qu’ils ne sont photographiés. Le dessin permet d’échapper au réalisme et, par-là même, à la réalité de la mort animale. Dessiner l’animal permet aussi de le stéréotyper. Baker a forgé le terme de « disnification », par opposition à la simple « disneyfication », pour désigner ce processus par lequel un animal est représenté de façon grotesque et de sorte à apparaître stupide. L’animal ainsi caricaturé est rendu ridicule et n’est pas pris au sérieux par le consommateur. Liz Grauerholz parle de « mignonnisation » pour qualifier ce processus au cours duquel l’animal est rendu plus « mignon » qu’il ne l’est ordinairement. Je préfère utiliser le néologisme de « caricaturisation », car le terme « disnification » est peu évocateur pour des lecteurs francophones et la notion de « mignonnisation » trop positive et dénuée de ce que Grauerholz y prête pourtant, l’intention burlesque.

L’animal est représenté dans les médias sous forme de caricature, ce qui l’éloigne de ce qu’il est réellement en tant qu’être vivant et le rend peu digne d’être pris au sérieux. Par exemple, on prête à l’animal les attributs de la jeunesse : on parle alors de néoténie pour désigner le processus par lequel un animal est représenté avec un visage rond, de grands yeux et, par opposition, un petit corps, ce qui le rend attractif aux yeux du public. Les animaux présents dans les messages publicitaires ressemblent à Mickey Mouse : ainsi Hippopotamus, une célèbre chaîne de steakhouse, a-t-elle pour effigie un hippopotame rondouillard et sympathique, auquel les consommateurs font confiance pour leur proposer la meilleure viande de bœuf. Les animaux sont également rendus ridicules ou stupides : par le biais de l’anthropomorphisme et de la personnification, on leur prête des remarques et un comportement souvent idiots. Selon Daniel Harris, rendre ainsi grotesque les animaux les prive de tout pouvoir, en les plaçant notamment dans des « situations ridicules et les faisant apparaître comme encore plus ignorants et vulnérables qu’ils ne sont réellement » (6). Le meilleur exemple d’une telle entreprise n’est-elle pas ce que l’on nomme suicide food, l’animal stupide au point de se présenter comme un délicieux plat destiné aux humains ? Nombre de publicités regorgent d’animaux cannibales. L’un des plus connus demeure ce petit cochon en train de se découper le corps pour en faire du saucisson.

On pourrait penser que l’anthropomorphisme ou la néoténie permettent en quelque sorte d’humaniser les animaux et donc de réduire la distance émotionnelle qui sépare humains et animaux. Or il semble que ce soit le contraire qui se produise. Kay Milton écrit que l’anthropomorphisme « aide à préserver le mythe selon lequel les animaux non-humains ne sont pas des personnes ‘réelles’, mais seulement des personnes métaphoriques » (266). De telles images accroissent la distance émotionnelle humain-animal. Selon Elizabeth Lawrence, « les créatures rendues juvéniles […] nous soulagent de la responsabilité de les comprendre et de les respecter pour les qualités intrinsèques de leur espèce » (71). La caricature nous permet de renforcer le sens de la supériorité humaine sur l’animal. Rajeunir un individu nous offre la possibilité de maintenir un contrôle sur lui et donc de justifier son oppression.

Nous voyons donc que plusieurs stratégies peuvent être mises en avant à travers les représentations médiatiques et publicitaires pour considérer « l’animal-à-manger ». Elles ne constituent pour autant pas les seules représentations possibles des animaux : qu’en est-il de « l’animal-à-ne-pas-manger » ?

L’animal-à-ne-pas-manger

Les images de l’animal comme objet de consommation ne sont pas statiques, pas plus qu’elles ne demeurent incontestées. Constamment négociées, ces images sont aussi celles des défenseurs de la cause animale qui, au travers des mêmes vecteurs médiatiques ou en ayant recours à des pratiques artistiques, déploient d’autres tactiques visant à combattre les représentations stéréotypées des animaux et, par-là même, l’exploitation et la consommation animale. Ces tactiques peuvent principalement être regroupées sous trois formes de stratégie : la déconstruction, la ré-animalisation et le détournement.

La déconstruction

Déconstruire la viande comme objet consommé, c’est ce que s’emploie à faire Janell O’Rourke dans sa pratique artistique. “Quand nous faisons de l’animal de la ‘viande’, quelqu’un qui a une vie particulière et déterminée, est converti en quelque chose qui n’a pas de caractère distinct, unique, individuel », rappelle-t-elle (Eddy et al.) en introduisant l’une de ses œuvres, The Heap (figure 2).

Un collage sur papier réalisé en 2014, The Heap donne à voir les silhouettes de neuf animaux dont on consomme la viande, posées sur une immense colline faite de mots découpés dans le journal et collés sur une toile rouge. Ces mots réfèrent tous à la consommation de viande : soit l’animal mangé (« porc », « poulet », « bœuf »), soit des parties animales (« épaule », « filet », « blanc de poulet », « pieds de porc »), soit encore des manières d’apprêter les animaux (« salade de fruits de mer », « jambon au miel », « cuit au four »). Selon O’Rourkeen accolant les uns aux autres ces « référents absents », l’idée est de « créer une impression de claustrophobie » et « d’exposer l’oppression sous le poids de ces mots ». Des silhouettes anonymes sont perchées sur cet énorme amoncellement de mots qui désignent leur corps, des « mots en cage » qui ne servent pas seulement « à exposer l’irrévérence et la nonchalance de tels noms, mais révèlent aussi la limitation aveugle des mots ». Réaliser ce travail, selon O’Rourke, est un moyen de donner à réfléchir sur l’invisibilisation des animaux qu’on consomme « comme des protéines ». L’animal réduit à sa représentation alimentaire, fragments consommables et objets-repas, reprend sens comme réalité ontologique.

La ré-animalisation

Les défenseurs de la cause animale tentent de redonner à voir l’animal sous l’aliment. La ré-animalisation est une stratégie-clef à cet effet, qui passe à la fois par une mise en perspective réaliste, une ré-individualisation et une tentative de lutter contre l’anthropomorphisme des représentations médiatiques ordinaires.

Les représentations véhiculées par les activistes « anti-viande » sont souvent marquées par un souci de réalisme. L’idée première, celle de donner à voir ce que les images traditionnelles ne donnent pas à voir, est ce qui motive ces acteurs à présenter des photographies prises dans des élevages d’animaux ou des abattoirs. Comme le souligne Baker (1993), s’il est aisé de réfuter des discours, il l’est beaucoup moins de réfuter des images réelles. Ces images ne sont pas « esthétiques ». Ce sont des photographies réalisées dans des conditions difficiles, rapidement, sous une certaine pression, et qui ne sont pas faciles à regarder. La question de la « visibilité » de ces images se pose toujours aux activistes, tiraillés entre l’envie de montrer la réalité horrible qui sous-tend l’exploitation animale et la conscience que des images trop dures amèneront le lecteur à fermer les yeux trop rapidement. Cette tension peut être détournée et utilisée à des fins productives, à l’exemple de ce qu’avait fait la Ligue de Protection des Chevaux dans une affiche particulièrement dure, en écrivant en-dessous : « Si vous ne pouvez pas regarder cette image, aidez-nous à affronter le problème ». L’idée ici n’est pas de forcer le public à regarder l’image, mais de faire appel à sa sensibilité pour agir.

Réalisme et ré-individualisation vont souvent de pair. C’est le cas notamment dans les affiches que réalise l’association de protection animale FUDA [i] (figure 3). L’une de ces affiches, qui date de 2015, présente le portrait photographique d’une poule enfermée dans une cage. Au-dessus de sa tête, les mots : « Vany, 9 mois, esclave, retenue en captivité, condamnée à mort » ; en dessous, une déclaration prêtée à cette poule : « Je suis innocente ! ». Les activistes ont fait ici plusieurs choix : d’abord, celui de ré-individualiser l’animal. Cette poule n’est plus une poule parmi d’autres, réalité générique et interchangeable, mais une poule, qui a un nom, un âge et un genre. Son portrait fait le choix du réalisme : c’est une photographie en gros plan de la tête de Vany. On note ici l’importance accordée à un élément d’ordinaire mis de côté dans les représentations de l’animal-à-manger : l’animal est représenté par son visage. Cette représentation participe également d’un processus de rementalisation de l’animal : Vany n’a pas seulement un visage, mais un cerveau et la capacité de sentir. De plus, le parallèle entre l’animal et l’humain invite à l’empathie et l’identification. La situation de Vany est ramenée à des termes d’ordinaire réservés aux humains : elle est une « esclave, retenue en captivité, condamnée à mort ». L’affiche rappelle celles d’Amnesty International ou de Reporters sans Frontières, et donc des défenseurs des droits de l’homme. Qui plus est, on prête à Vany la parole pour exprimer ce qu’elle ressent : un sentiment de peur et d’incompréhension qui la conduit à clamer son innocence. Cette transposition des ressentis de l’animal dans un vocable humain est bien différente des habituelles tentatives d’anthropomorphisme véhiculées dans les médias : on essaie, non pas de conférer des attributs humains à Vany, mais de comprendre et traduire en nos termes la situation et le ressenti de cette poule. L’empathisation, si elle est acceptée par le public, est alors puissante puisqu’on se met littéralement à la place de cette poule. C’est nous qui ressentons sa condamnation, sa peur, et qui nous indignons de cette injustice.

L’empathisation n’est pas anthropomorphique, mais serait plutôt thérianthropique (on combine un animal à un homme). Une forme plus prononcée de thérianthropisme se manifeste dans certaines représentations véhiculées par les défenseurs de la cause animale, à l’exemple d’une affiche réalisée en 1990 par la Société Mondiale de Protection des Animaux et visant à dénoncer la tauromachie. On y voit un jeune homme avec un anneau de taureau dans le nez. Ce parallèle entre l’homme et l’animal est particulièrement puissant puisque, en nous montrant un homme traité comme un animal, nous ressentons directement, dans notre propre corps, la souffrance animale. La représentation de ces êtres hybrides, mi-homme, mi-animal, ou la mise en perspective de la condition animale par un renvoi à la situation humaine sont des procédés couramment utilisés par les associations de défense animale. Ainsi PETA a-t-elle organisé récemment une série de happenings dénonçant le commerce de peau de serpent, en donnant à voir des femmes, poitrine nue et jambes vêtues d’un collant rappelant les écailles d’un serpent, ensanglantées et couchées au sol, comme mortes sur l’asphalte et aux yeux des passants. Il en est de même des événements organisés par l’association française L214, où les passants peuvent faire, l’espace de quelques minutes, l’expérience d’être enfermés dans une cage et, ainsi, de se mettre à la place de l’animal.

Le détournement

Une dernière stratégie consiste à détourner les représentations spécistes et « pro-viande » afin de les tourner en ridicule et de faire ainsi passer certaines vérités concernant l’exploitation animale. C’est ce qu’emploie à faire l’artiste Nava Atlas dans le projet Deconstructing Elsie. Elsie est un personnage célèbre des années 1940 aux Etats-Unis, représentant une vache anthropomorphisée, Elsie, et son époux, un taureau du nom d’Elmer. Les planches dessinées de ces personnages véhiculent une vision particulièrement spéciste et sexiste de la société. Atlas choisit de détourner ces images en y ajoutant la figure de Jezebel, une vache faisant son apparition sur chaque planche et s’exprimant à la place de l’artiste. Par exemple, lorsqu’Elsie répond à Elmer, jaloux, qu’elle est « de cœur, une femme au foyer», Jezebel intervient et ajoute : « parce qu’elle est coincée dans un cycle de reproduction et de lactation forcées ! ». L’appropriation sous forme de détournement d’une représentation existante permet à l’artiste de déstabiliser le sens premier alloué à cette image et, par-là même, de mettre en lumière l’idéologie spéciste à l’œuvre derrière cette représentation.

Chacune des stratégies mises en lumière ici tente d’éviter une objectification de l’image de l’animal, ainsi qu’un centrage autour de l’humain. C’est l’animal qui est mis en avant, dans son individualité et sa trajectoire de vie propres. Il n’est plus réduit à une viande, mais reprend corps dans sa subjectivité et sa réalité ontologique, en tant qu’entité à part entière, sensible et digne de droits.

Conclusion

Dans cet article, j’ai étudié les différentes représentations attachées aux animaux dont on mange communément la chair. J’ai suggéré que, si le phénomène de dissonance cognitive à l’égard des animaux peut être atténué, ce n’est pas parce qu’une majeure partie des individus décide de s’abstenir de consommer de la viande, mais parce qu’ils sont aidés dans cette atténuation par les représentations culturelles, principalement médiatiques et commerciales, des animaux. Les « faiseurs de mythes » contribuent en effet fortement à réduire le sentiment d’inconfort psychologique que l’on peut éprouver à l’idée de manger de la viande et à accroître la distance émotionnelle entre l’homme et l’animal. J’ai montré cependant que ces représentations culturelles sont en perpétuelle négociation et que, si elles restent majoritaires, elles sont aussi contestées et se voient opposées d’autres représentations. Ainsi, à l’animal-à-manger répond l’animal-à-ne-pas-manger, dont les différentes images, véhiculées par des activistes et artistes luttant contre l’exploitation animale, mettent à mal les représentations traditionnelles et dénoncent le spécisme et le carnisme ambiants.

Les représentations culturelles attachées à un groupe opprimé, quel que soit son espèce, son genre et son âge, donnent souvent une impression profonde de naturalité et de normalité, jusqu’à ce que l’on en déconstruise les fondements et les mécanismes. Ceci est d’autant plus vrai pour les animaux que ceux-ci sont privés d’une voix ou d’un pouvoir qui leur permettrait de contrer ces représentations au sein de la société. Il revient donc aux défenseurs de la cause animale de remettre en cause la doxa selon laquelle les humains sont, par essence, des mangeurs de viande, et d’ainsi représenter, par leurs discours, leurs images et leurs textes, la population animale. L’auto-représentation, comme le suggère Frédéric Côté-Boudreau, peut être un moyen de donner à entendre la voix animale. Plutôt que de parler au nom des animaux, il s’agit ici de porter attention à leur individualité et subjectivité propres, leurs envies et besoins, et leur manière d’être et de communiquer. Laisser être les animaux tels qu’ils sont, parmi nous, en leur accordant une liberté de mouvement, de socialisation et d’activités, plutôt que de leur dicter tout leur quotidien, comme c’est actuellement le cas pour l’immense majorité des animaux domestiqués par l’homme, peut être une façon d’apprendre à écouter ce que les animaux ont à dire, sans mots, mais avec une voix qui leur est propre.

[i] Forces Unies pour les Droits des Animaux.

Bibliographie

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