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Le testament morbide de Jeannot – Marianne Le Morvan

Le Plancher de Jeannot, il réside dans cette majuscule la mesure d’une sacralité. Un temps convoitée par la Collection d’art brut de Lausanne, c’est finalement rue Cabanis à Paris, à l’entrée du Centre Hospitalier Saint-Anne – spécialisé en psychiatrie – que trônent ces étranges totems en bois, présentés dans un écrin contemporain blanc lisse et brillant. Suscitant l’intrigue, voire même une certaine fascination de la part de Jean-Pierre Olier, le chef du service hospitalo-universitaire, ce manifeste abrupt d’un malade emprisonné par ses démons ambitionne de faire changer le regard porté sur la folie.

« LA RELIGION A INVENTE DES MACHINES A COMMANDER LE CERVEAU DES GENS ET DES BETES (…) », ainsi commence la prophétie de Jeannot gravée dans un plancher de 16m2, celui de sa chambre. Divisé en trois panneaux, le texte retranscrit l’impétuosité et la terreur des persécutions que la névrose provoquait en son auteur. Sans ponctuation, sans accent, entièrement en majuscule, le pamphlet complotiste suit le lignage des lames, dans une succession de mots qui apparaissent telles des constellations reliées. Pointant l’Eglise, de Gaulle et Hitler comme principaux responsables du contrôle de l’humanité, le texte enjoint même les deux papes que Jeannot connut – Jean XXIII et Paul VI – à son propre nom et celui de sa sœur, Paule.

Ce n’est donc pas tant le sens en particulier de ce texte paranoïaque, mais le processus de réalisation enragée qui interpelle. L’agressivité de la gravure, cette brusquerie des lignes droites, le rehaut de certains mots en blanc, les lettres poinçonnées et l’envergure de la réalisation abreuvent l’imagerie d’une souffrance violente dans son expression livrée crue.

Jeannot était fils de paysan dans le Béarn, aux environs de Lembeye. Enfant paisible, élève brillant durant ses jeunes années, il préparait l’École Normale pour devenir instituteur. En 1959, à vingt ans, il part en Algérie rejoindre l’armée au sein des parachutistes. A la mort de son père qui s’est pendu, c’est à Jeannot qu’incombe la responsabilité de la ferme familiale, entouré par sa mère et sa sœur. Avant même la disparition du patriarche, violent, la mauvaise gestion de cette grosse exploitation était un symptôme encore discret des difficultés de la famille.

Doucement ce petit univers étroit bascule, le trio sombre dans l’isolement mortifère, les cultures sont abandonnées, les bêtes meurent. Les voisins déménagent devant les menaces proférées et les coups de fusil tirés depuis l’intérieur même de la bâtisse. Une procédure de placement d’office est engagée par le médecin local mais les gendarmes n’appliquent pas la mesure. L’homme les tient en joue depuis le grenier, alors ils se détournent à une étape pourtant déjà alarmante de l’état mental de Jeannot.

1971 est marqué par la mort de la mère. Jeannot et Paule souhaitent la réchauffer, alors ils la laissent plusieurs jours devant la cheminée, avant de l’inhumer, au sein même de la maison. Ils creusent la terre sous l’escalier. La fureur de Jeannot lui permit d’obtenir à cette fin une autorisation officielle – exceptionnelle – cédée devant son refus virulent de livrer le corps. Ce déclencheur aggrave encore l’état de psychose de Jeannot qui s’enferme dès lors pour graver son mal dans le parquet de sa chambre, jusqu’à se laisser mourir de faim, cinq mois seulement après la disparition de sa mère. Il n’avait alors que trente-trois ans. Seule, Paule plonge dans un isolement plus cruel encore, et sera retrouvée morte dans la porcherie vingt ans plus tard, au milieu d’un invraisemblable monceaux de détritus putrides.

Un jeune antiquaire découvre le secret du plancher gravé au moment de la vente de la ferme. Son père – le Docteur Roux – est psychiatre renommé pour sa collection d’art brut, « l’art des fous ». Affuté, le regard de l’antiquaire perçoit aussitôt l’intérêt de ce sol-sculpture singulier que son père achète en 1993. Première étape révélatrice, L’Aracine, la collection d’art brute fondée en 1982 par Madeleine Lomel, (depuis versée à celle du LAM à Villeneuve-d’Ascq) publie en 1999 le catalogue « L’Aracine et l’Art brut » dans lequel pour la première fois le plancher est hissé au rang d’œuvre d’art, avec des reproductions et un texte explicatif. L’identification est réalisée par des yeux avertis, le plancher est bien la production d’une personne exempte de culture artistique qui manifesta dans cette réalisation ses plus profonds tourments, l’objet appartient pleinement à cette catégorie de l’art brut dont les frontières sont si complexes.

En 2002, le collectionneur-psychiatre vend le Plancher de Jeannot au laboratoire pharmaceutique Bristol-Myers-Squibb (BMS) qui commercialise des traitements contre la schizophrénie. Eloquente pour illustrer le mal que leurs médicaments s’emploient à soulager, l’œuvre est exposée dans le hall de leur siège à Rueil-Malmaison, en banlieue parisienne. Le docteur Jean-Pierre Olier l’y découvre en professant l’intérêt de le présenter dans son hôpital. Exposée à la halle Saint-Pierre à Paris, à la Bibliothèque nationale, et à la Collection de l’art brut de Lausanne, l’œuvre est encore un peu plus avalisée en tant que telle par les institutions culturelles. BMS accepte finalement de céder le Plancher de Jeannot à Saint-Anne, grâce à l’insistance du Docteur Olier. Il est inauguré le 2 juillet 2007, dans son expression la plus sincère, sans trop d’explication pour l’accompagner.

L’intention de ce dispositif est donc de contribuer au changement de regard porté sur les malades en psychiatrie, le symbole est fort aux portes de cette institution iconique. « Qu’est-ce qu’un asile aujourd’hui? 80% des 30000 personnes soignées chaque année à Sainte-Anne viennent désormais uniquement en consultation. Les maladies psychiatriques ne doivent plus passer pour honteuses. »[1], souligne le Docteur Olier. Des ateliers d’art-thérapie y existent depuis les années 1950 et l’hôpital possède son propre musée – le MAHHSA (Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne) ayant reçu récemment l’Appellation Musée de France – qui abrite une collection exceptionnelle d’œuvres réalisées par les patients.

Le message de cette initiative n’est toutefois pas univoque. Publicité efficace pour vendre les médicaments produits par un laboratoire pharmaceutique, exhibition d’un témoignage clinique de la schizophrénie, outil pédagogique qui rappelle à chaque regardeur sa fragilité, le Plancher de Jeannot est tout cela à la fois. S’en dégage dans tous les cas une esthétique bizarre, un certain magnétisme dans la réalisation de ces obsessions, une part de mystère prégnante qui perdure quarante ans après sa découverte morbide.

Jeannot est né en 1939, l’empreinte de la guerre teinte ses propos hallucinés. La date évoquée dans son texte « Depuis 10 ans en abusant de nous par leur invention à commande cerveau » correspond peu ou prou à son traumatisme ramené d’Algérie. L’objet complexe est donc aussi le stigmate pathologique d’un jeune français de retour de la guerre qui porte en lui une culpabilité terrifiante. Il évoque dans ses explications une force malfaisant pouvant le dédouaner de ses actes « qu’ils nous font faire à notre insu » alors que « nous sommes innocents de tout crime ».

Malheureusement, Jeannot ne sera jamais diagnostiqué tandis que la maladie était soignée depuis déjà près de vingt ans.

L’instrumentalisation de l’art brut au service du marketing médical n’en demeure pas moins la matérialisation puissante de la torture psychiatrique. Cette confrontation sans médiation rend-elle la folie moins effrayante en voulant normaliser un sujet tabou ? Ce prisme qui ouvre vers la perception de la schizophrénie ne laisse clairement pas indifférent et provoque des réactions parfois surprenantes de la part des passants qui la découvrent : certains pleurent, d’autres s’agenouillent pour prier, d’autres encore restent longtemps interloqués et partent hagards. Pour faciliter la lecture du texte, sans doute, les cadres qui entourent les différentes parties du plancher sont penchés vers l’avant, symbolisant le chavirage vers l’écrasement de la folie.

Entre curiosité et voyeurisme, la couverture médiatique au moment de l’inauguration du monument est importante. Inspirante, cette histoire tragique est la source d’une pièce musicale de trente-cinq minutes, conçue par Sebastian Rivas. Elle a également été l’origine d’un roman d’Ingrid Thobois[2] qui par le truchement de la voix de Paule, perce l’intimité fusionnelle de cette famille malade. Le Dr Guy Roux[3] publia sa version en 2005 dans laquelle il tut le nom du village, et celui de la famille, par égard pour la deuxième sœur de Jeannot, toujours en vie. Perrine le Guerrec en 2013 publia Le Plancher[4], un recueil de poésie dans lequel la claustration devient sensible au fil des pages.

L’œuvre d’art funeste n’en a pas terminé de transmettre son propos confus qui rappelle à chacun le danger imminent d’un ennemi intérieur.

 

Texte intégral du Plancher de Jeannot :

LA RELIGION A INVENTE DES MACHINES A COMMANDER LE CERVEAU DES GENS ET BETES ET AVEC UNE INVENTION A VOIR NOTRE VUE A PARTIR DE RETINE DE L’IMAGE DE L’ŒIL ABUSE DE NOUS SANTE IDEES DE LA FAMILLE MATERIEL BIENS PENDANT SOMMEIL NOUS FONT TOUTES CRAPULERIE L’EGLISE APRES AVOIR FAIT TUER LES JUIFS A HITLER A VOULU INVENTER UN PROCES TYPE ET DIABLE AFIN PRENDRE LE POUVOIR DU MONDE ET IMPOSER LA PAIX AUX GUERRES L’EGLISE A FAIT LES CRIMES ET ABUSANT DE NOUS PAR ELECTRONIQUE NOUS FAISANT CROIRE DES HISTOIRES ET PAR CE TRUQUAGE ABUSER DE NOS IDEES INNOCENTES RELIGION A PU NOUS FAIRE ACCUSER EN TRUQUANT POSTES ECOUTE OU ECRIT ET INVENTER TOUTES CHOSES QU’ILS ONT VOULU ET DEPUIS 10 ANS EN ABUSANT DE NOUS PAR LEUR INVENTION A COMMANDE CERVEAU ET A VOIR NOTRE VUE A PARTIR IMAGE RETINE DE L’ŒIL NOUS FAIRE ACCUSER DE CE QU’IL NOUS FON A NOTRE INSU C’EST LA RELIGION QUI A FAIT TOUS LES CRIMES ET DEGATS ET CRAPULERIE NOUS EN A INVENTE UN PROGRAMME INCONNU ET PAR MACHINE A COMMANDER CERVEAU ET VOIR NOTRE VUE IMAGE RETINE ŒIL
NOUS E FAIRE ACCUSER … NOUS TOUS SOMMES INNOCENT DE TOUT CRIME… TORT A AUTRUI NOUS (pas tracé) JEAN PAULE SOMMES INNOCENTS NOUS N AVONS NI TUE NI DETRUIT NI PORTE DU TORT A AUTRUI C EST LA RELIGION QUI A INVENTE
UN PROCES AVEC DES MACHINES ELECTRONIQUES A COMMANDER LE CERVEAU SOMMEIL PENSEES MALADIES BETES TRAVAIL TOUTES FONCTIONS DU CERVEAU NOUS FAIT ACCUSER DE CRIMES QUE NOUS NAVONS PAS COMMIS LA PREUVE LES PAPES S APPELLENT JEAN XXIII AU LIEU DE XXIV POUR MOI PAUL VI POUR PAULE
L’EGLISE A VOULU INVENTER UN PROCES ET COUVRIR LES MAQUIS DES VOISINS AV MACHINES A COMMANDER LE CERVEAU DU MONDE ET A VOIR LA VUE IMAGE DE L ŒIL FAIT TUER LES JUIF A HITLER ONT INVENTE CRIMES DE NOTRE PROCES

[1] MALAGARDIS Maria, « À Saint-Anne, la folie brute du « Plancher de Jeannot » », L’Obs avec Rue 89, 09/07/2007.

[2] THOBOIS Ingrid, Le plancher de Jeannot, Ed. Buchet Chastel, collection Qui Vive, mars 2015.

[3] ROUX Guy, Histoire du Plancher de Jeannot, Encre Lumière, 2005.

[4] LE QUERREC Perrine, Le Plancher, Les Doigts dans la prose, 2013.